Noix Vomique

En ces temps où furent ouverts les verrous de notre frontière

Les Derniers Jours - Michel de Jaeghere

En quelques semaines, comme si les clandestins qui débarquent dans le sud de l’Italie étaient trop noirs pour faire figure de bons réfugiés syriens, les médias ont déplacé leur attention sur les migrants qui cherchent à gagner l’Union européenne par les Balkans. Les reportages sont poignants -des familles apeurées qui tentent de franchir une frontière, un camion où gisaient les corps sans vie de plusieurs dizaines de migrants. Parallèlement, on nous montre de vilains xénophobes qui, fort opportunément, ont attaqué un foyer d’accueil de migrants en Allemagne. L’émotion est soigneusement cultivée à l’échelle de toute l’Europe pour que chaque pays, au nom de la solidarité, se sente obligé d’accueillir son contingent de migrants. Car, pour remédier à cette crise, l’Union européenne, dans une triste parodie d’elle-même, s’est contentée de proposer des quotas, comme s’il s’agissait de production de lait: les gens qui nous gouvernent sont décidément d’une nullité crasse. Par le plus grand des hasards, je suis en ce moment plongé dans une lecture passionnante qui me laisse peu de temps, hélas, pour m’émouvoir du sort de ces milliers de migrants: je lis en effet Les Derniers Jours, de Michel De Jaeghere, un livre admirablement écrit et fort bien documenté qui nous raconte l’effondrement de la civilisation romaine, aux quatrième et cinquième siècles [1]. C’est aussi une magnifique réponse à ceux qui, au gré d’une relecture idéologique de l’Histoire, cherchent à présenter les invasions barbares comme une immigration qui eût été bénéfique. Les sources d’époque, que ce soient les textes écrits par des témoins ou les vestiges archéologiques, nous montrent en effet que les invasions barbares furent loin d’être une chance pour l’empire romain. Dans l’extrait qui suit, Michel De Jaeghere raconte comment les Romains eux-mêmes aidèrent les Goths à traverser le Danube:

Sur le Danube, les troupes romaines ont reçu l’ordre de transborder les immigrants avec leur train de bagage. La traversée n’est pas facile. Elle va se faire dans la grande confusion. Des pluies continuelles ont prodigieusement élargi le cours du fleuve. Une foule de bateaux, de radeaux, et de troncs d’arbres creusés passent et repassent jour et nuit. Des milliers de guerriers barbares, escortés de leurs femmes, leurs enfants, leurs esclaves, entrent sans coup férir dans l’empire. «Et un soin diligent, note avec amertume Ammien Marcellin, pour ne pas abandonner à l’arrière un seul de ces hommes destinés à renverser la puissance romaine!» L’incurie des officiers chargés de les prendre en charge va les transformer, de fait, en pillards et en ennemis du nom romain.

«En ces temps où furent ouverts les verrous de notre frontière, où la barbarie répandit ses hordes d’hommes armés comme les cendres de l’Etna, quand des difficultés critiques et des obligations impérieuses réclamaient les chefs militaires les plus connus par l’éclat de leurs hauts faits, comme si une divinité vraiment hostile opérait ce choix, accuse encore Ammien, on vit réunis pour exercer des commandements, des individus tarés parmi lesquels se distinguaient Lupicinus et Maximus.» […]

Jour et nuit, de nouveaux arrivants se présentent au nord du Danube: la nouvelle s’y est répandue que la frontière de l’empire est ouverte. On s’y précipite pour profiter de l’aubaine. Entouré de ses fidèles, Athanaric est lui-même venu tenter sa chance. Craignant d’être refoulé sans pitié par les troupes de Valens, il finit par rebrousser chemin pour aller se fortifier en Valachie, dans le «Caucaland». Les garnisons de frontière et les patrouilles fluviales ont été appelées à la rescousse pour encadrer la foule imprévue des immigrants. Elles laissent dès lors sans protection le reste de la frontière. À la faveur du désordre, les Greuthinges et les Alains d’Alatheus et Safrax passent le fleuve sur des radeaux de fortune, en compagnie d’un autre chef, Farnobe, sans rencontrer de résistance. Les Taïfales de Valachie, une bande gothique alliée aux Tervinges -elle leur tient lieu de cavalerie -, suivent le mouvement.

Les Huns venus d’Asie centrale, avaient franchi le Don en 375, obligeant les Goths à chercher refuge en territoire romain. Les Romains, qui ne rechignaient pas à ouvrir parfois leurs frontières, étaient prêts à les accueillir. Mais très vite, les Barbares s’éloignèrent des berges du Danube: en quête de ravitaillement, ils pillaient et incendiaient les villae qu’ils trouvaient sur leur chemin. Peu à peu, ils formèrent une armée de plusieurs milliers de combattants qui semait la terreur dans les campagnes. Ammien Marcellin a rapporté qu’ils étaient rejoints par les esclaves barbares des propriétés romaines: «Ce qui exaltait les Barbares, c’est de voir chaque jour affluer auprès d’eux une multitude de gens de leur nation, vendus longtemps auparavant par des marchands.» Car les Barbares étaient déjà présents dans l’empire, comme le fait remarquer Michel de Jaeghere:

Des Barbares viennent profiter des bienfaits de la paix romaine en s’installant pacifiquement sur le territoire romain. Portefaix, porteurs d’eau, ces immigrants se vendent comme esclaves pour mener à bien les travaux dont ne veulent pas les Romains. L’immigration représente un apport de main-d’oeuvre servile qui permet de contenir les coûts de production. Au IVème siècle, les forts qui gardent la frontière deviennent le coeur d’un immense trafic de bétail humain. Les expéditions punitives visant à réprimer les raids de pillage, les famines qui chassent sporadiquement les Barbares de leurs terres, offrent à leurs commandants autant d’occasion de livrer des esclaves bon marché aux marchands qui pullulent dans les provinces danubiennes. «Chaque famille jouissant d’un minimum d’aisance possède un esclave goth, témoignera plus tard Synésiosde Cyrène; dans toutes les maisons, ce sont des Goths qui apportent des amphores; et parmi les esclaves accompagnateurs, ceux qui chargent sur leurs épaules les tabourets pliants sur lesquels les maîtres peuvent s’asseoir en chemin sont tous des Goths.»

En août 378, à Andrinople, à 200 kilomètres au nord-ouest de Constantinople, les cavaliers Goths infligèrent une sévère défaite à l’armée romaine -celle-ci fut, selon les paroles d’Ammien Marcellin, «écrasée comme par l’écoulement d’un énorme remblai.» Ce fut un désastre; l’empereur Valens est tué. À partir de cette date, les Goths errèrent dans l’empire à la recherche d’une terre où demeurer: menés par leur roi Alaric, ils pillèrent l’Illyrie puis l’Italie et finirent par s’emparer de Rome en 410. Au même moment, les Vandales, les Suèves et les Alamans avaient franchi la frontière du Rhin, protégée par des troupes insuffisantes, et avaient envahi la Gaule. L’empire romain était à l’agonie. Le vivre ensemble romain avait vécu.

[1] Michel De Jaeghere. Les Derniers Jours. La fin de l’empire romain d’Occident. Paris, Les Belles Lettres, 2015, 658 pages.

Written by Noix Vomique

31 août 2015 à 16 h 37 min

Publié dans Uncategorized

20 Réponses

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  1. Nous sommes très probablement entrés dans cette phase irréversible qu’a connue l’Empire et que, en effet, De Jaeghere décrit superbement et implacablement. C’est sans doute parce que la course à l’abîme est trop déprimante qu’une forte proportion de gens, en Europe, vivement « encouragés » en cela par ces fossoyeurs que l’on nomment « élites », préfèrent ne rien voir ; ou, plus exactement, nier la réalité de ce qu’ils voient.

    Je plains les gens lucides qui ont des enfants.

    didiergoux

    31 août 2015 at 19 h 35 min

    • Eh oui… Mon ex-femme appartenait (appartient) à cette espèce de gens qui préfèrent ne rien voir, ou croire que ce n’est pas si grave. Et pourtant, elle est très intelligente…

      Aristide

      1 septembre 2015 at 18 h 19 min

      • Bien sûr : cela n’a rien à voir avec l’intelligence, ni même, je crois, avec la conscience. Le cerveau bloque, en amont, ce qui serait trop douloureux pour lui s’il l’accueillait.

        didiergoux

        1 septembre 2015 at 19 h 09 min

      • Aristide, si elle est très intelligente, vous me rassurez: j’ai cru un instant que vous aviez été marié à Emmanuelle Cosse.

        Noix Vomique

        2 septembre 2015 at 10 h 41 min

    • Didier, les élites ne se soucient pas du chaos: elles s’appliquent juste à conserver leur place dominante. Il n’y a rien à attendre de ce côté-là.

      J’imagine que les gens qui ont des enfants s’efforcent, malgré tout, de garder espoir. Nous en parlions justement avec mon épouse, qui se demandait, non sans angoisse, dans quel monde nos filles seraient amenées à vivre. J’aime espérer que les montagnes basques où nous vivons, tels des isolats, seront épargnées. Mais, vu le nombre de barbus et de femmes voilées qui apparaissent dans nos villages depuis deux ans, rien n’est moins sûr: nous verrons si les Basques, également, ont renoncé à leur identité.

      Noix Vomique

      2 septembre 2015 at 10 h 38 min

  2. Merci pour ces extraits.
    Mais l’empire aujourd’hui est beaucoup plus vaste puisqu’il va de Vancouver à Kief (au minimum).
    Ce n’est pas quelques gueux qui le menacent !

    Fredi, optimiste à l’occasion.

    fredi maque

    31 août 2015 at 21 h 16 min

  3. Nul doute que dans un futur proche, historiens et psychanalystes auront de la matière pour tenter de décrypter l’effondrement actuel de notre civilisation européenne.
    Aux européens « lucides », il reste encore une partie du continent américain et océanique pour essayer de perpétuer ce qui peut l’être.

    Anton

    31 août 2015 at 21 h 47 min

  4. Ce qui est fascinant dans cette tragédie (au sens propre du terme), c’est le non-dit.

    L’idée européenne vacille, et sans doute s’écroulera, sans que le mot tabou ne soit prononcé une seule fois par les instances dirigeantes.

    Musulman.
    Le vrai problème de cette immigration, c’est qu’elle est musulmane.

    Personne ne doute que la même masse, chrétienne, juive, voir bouddhiste, ne soulèverait pas un tel phénomène de rejet,

    Et les peuples européens se redécouvrent de culture judéo-chrétienne, malgré des décennies de décervelage.

    Je ne sait pas exactement ce que Malraux voulait dire, mais à n’en pas douter, le 21° siècle sera tragique pour l’Europe

    waa

    2 septembre 2015 at 11 h 48 min

    • Oui, waa, le non-dit est ici extraordinaire. Si l’enfant échoué sur la plage avait été une fillette avec un hijab, soyez sûr que nous n’aurions jamais vu la photo.

      Noix Vomique

      8 septembre 2015 at 22 h 06 min

    •  » Le vrai problème de cette immigration, c’est qu’elle est musulmane.

      Personne ne doute que la même masse, chrétienne, juive, voir bouddhiste, ne soulèverait pas un tel phénomène de rejet,  »

      Non, le vrai problème, c’est la proportion d’étrangers et l’éloignement ethnique.

      Si il y avait 15 millions d’immigrés chinois en France, ça poserait d’autres problèmes, ça resterait une invasion.

      On est passé d’une France des années 1970 qui assimilait parce qu’il y avait en moyenne moins d’un enfant étranger par classe de 30 élève, donc moins d’ 1/30e d’étranger par génération, et qu’en plus c’était des Portugais, parfois des Algériens (donc issus d’un ancien département français),
      à une natalité nationale qui est à 38 % d’origine africaine, à des écoles où il y a 100 % d’enfants d’origine étrangère, avec des dizaines de nationalités, de langues, de religions différentes.

      On est passé de 1% de Portugais très proches de nous au point de vue ethnique, linguistique, religieux, culturel, à 40% d’un mélange de Nigérians, de Pakistanais, de Chinois, de Kurdes, de Roms, de Marocains, Albanais, Turcs, etc..

      Le plus petit commun dénominateur de ces déracinés est l’anglais d’aéroport, et la sous-culture des ghettos New-Yorkais: Nike, Microsoft, MacDo, CocaCola, hip hop, tags, foot, etc.. Une fois installés en France dans des situations où il n’y a plus rien rien ni plus personne de français, ils deviennent américains, internationaux, nomades et corvéables à merci.

      Les lobbies immigrationnistes actuels sont exactement les mêmes que ceux de la traite négrière au XVIIIe siècle. La seule différence, c’est que les captifs africains étaient transportés et nourris gratuitement dans des navires en bon état, alors que les migrants doivent payer eux-mêmes leur passage sur des embarcations de fortune.

      Cascatille Iraliot

      10 octobre 2015 at 13 h 11 min

  5. Nous ne sommes même pas foutus de nous souvenir de ce qui s’est passé en 1981, alors vous pensez, la fin de l’Empire Romain écrasé sous le poids de ses migrants d’époque…
    C’est sans doute pour éviter tout risque que l’Ecole de la République à renoncé à enseigner l’Histoire…c’est en effet très efficace : pour nos chers enfants Rome c’est seulement « La Lazio ».
    Amitiés.

    nouratinbis

    8 septembre 2015 at 16 h 14 min

    • Et soudain, on soupçonne notre ministre de l’éducation de perfidie lorsqu’elle veut supprimer les cours de latin et de civilisation latine…

      Noix Vomique

      8 septembre 2015 at 22 h 28 min

      • perfide?
        najat vélo bécassine, perfide?
        ha j’avais pas vu les choses comme ça…
        détrompez vous, elle veut nous faire entrer de plein peid dans le monde du 21ème siècle …kultur zéro, ça sert à rien, connaissances zéro , c’est inutile pour pousser des caddies dans les nouvelles cathédrales ( les zentres kommerciaux)

        kobus van cleef

        13 octobre 2015 at 22 h 26 min

  6. […] lui commande au contraire d’ouvrir ses frontières, au risque d’être envahie, sans comprendre que les flux migratoires sont également une arme qui menace de la […]

  7. Alamans, pas Alarmants😉

    Kasprzyk

    21 octobre 2015 at 2 h 14 min

    • Les Alarmants. Ah oui, elle n’est pas mal, celle-là. Merci, Kasprzyk, de me l’avoir signalée; je corrige tout de suite. Il y a donc au moins une personne qui a lu ce billet jusqu’au bout!

      Noix Vomique

      21 octobre 2015 at 9 h 41 min

  8. Plus sérieusement, le « vivre ensemble » romain a disparu à la fin du IIIe s. avec la fin du modèle poliade hérité de l’époque hellénistique

    Kasprzyk

    21 octobre 2015 at 2 h 22 min


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