Noix Vomique

Le retour en force de la Russie

(Source: Le Figaro)

(Source: Le Figaro)

Au terme d’une semaine diplomatique intense, alors qu’elle paraissait isolée depuis la crise ukrainienne, la Russie a fait un retour en force spectaculaire sur la scène internationale. L’Assemblée générale des Nations-Unies avait à peine cessé de débattre de la situation en Syrie que les avions russes Soukhoï entraient en lice dans le ciel syrien et bombardaient des positions islamistes. Vladimir Poutine infligeait de la sorte un camouflet aux Américains: leur stratégie ne les a-t-elle pas, en effet, conduits dans une impasse et les frappes aériennes qu’ils mènent depuis un an contre l’État islamique ne sont-elles pas inefficaces? Jeudi, lors d’une rencontre à Paris à la veille d’un sommet sur l’Ukraine, Vladimir Poutine et François Hollande ont tenté de rapprocher leurs points de vue sur l’avenir de la Syrie. Mais la France en est réduite à gesticuler: les objectifs de son intervention tardive en Syrie sont flous -l’argument selon lequel elle veut empêcher de nouveaux attentats est spécieux- et François Hollande a sans doute cru malin, deux jours après l’entretien, de déclarer que Vladimir Poutine n’était pas notre allié puisqu’il est « l’allié de Bachar el-Assad. » La France n’a donc pas compris que le plan de la Russie est en train de s’imposer: le départ immédiat de Bachar el-Assad n’est plus une priorité et nous avons en réalité besoin de travailler avec Damas pour anéantir l’État islamique.

Cette rivalité entre la Russie et le France n’est pas sans en rappeler une autre, au dix-neuvième siècle, lorsque ces deux pays s’opposaient pour étendre leur influence à travers l’empire ottoman. À l’époque, la Russie prétendait défendre les minorités chrétiennes du Levant, alors que ce rôle était traditionnellement dévolu à la France depuis des siècles. En effet, dès 1250, saint Louis avait promis aux chrétiens maronites réfugiés à Chypre que la couronne de France leur offrirait une protection particulière « comme nous la donnons aux Français eux-mêmes.» Plus tard, en 1536, ce fut François Ier qui scella une alliance avec Soliman le Magnifique: entre autres accords commerciaux, ces «capitulations» accordaient à la France la défense des chrétiens d’Orient ainsi que la garde des lieux saints. Or, en 1853, le tsar Nicolas Ier, qui avait déjà entrepris la conquête du Caucase et de l’Asie centrale, entra en conflit avec le sultan Abdul-Medjid au sujet des lieux saints. Les troupes russes envahirent les principautés de Valaquie et Moldavie et refusèrent de se retirer. La France et la Grande-Bretagne, alliées aux Ottomans, déclarèrent la guerre à la Russie en mars 1854, bientôt suivies par le royaume de Piémont-Sardaigne, et envoyèrent des corps expéditionnaires en Crimée. Le port de Sébastopol fut assiégé pendant onze mois; après que les Russes l’évacuèrent et l’incendièrent, en septembre 1855, il fallut attendre qu’Alexandre II succédât en mars 1856 à Nicolas Ier pour que la Russie s’avoua vaincue: la guerre de Crimée avait duré deux ans et fait 500000 morts -plus de 95000 français, en partie décimés par le choléra. Le traité de Paris, signé le 30 mars 1856, consacra la neutralisation de la Mer Noire et obligea la Russie à abandonner ses positions au Proche-Orient et dans l’Europe du Sud-Est; en outre, elle devait abandonner son droit à la protection des chrétiens orthodoxes du Levant. Napoléon III savourait sa victoire: il avait profité que la Grande-Bretagne était inquiète de l’expansion russe pour se rapprocher d’elle et la défaite de la Russie avait le parfum d’une belle revanche sur le Congrès de Vienne. Tonton était vengé et la France allait désormais soutenir le principe des nationalités en Europe orientale. Mais, une fois la Russie affaiblie et évincée du Levant, la France se trouvait dans l’obligation d’assurer la sécurité en Syrie. Aussi, en juillet 1860, lorsque 5000 chrétiens furent massacrés à Damas sans que le gouverneur ottoman de la ville, Ahmed Pacha, ne s’interposât, Napoléon III, pressé par les catholiques, fit adopter un protocole international : une troupe de plusieurs milliers d’hommes fut envoyée en Syrie par les pays européens pour rétablir l’ordre; elle y resta jusqu’en juin 1861 -à cette occasion, Napoléon III parla, pour la première fois, d’une « opération à but humanitaire ».

Jacques Bainville disait que l’humiliation de la guerre de Crimée avait laissé aux Russes une rancune contre la France. Or, aujourd’hui, après la sécession de la République de Crimée en mars 2014 puis sa réintégration à la Russie, Vladimir Poutine donne l’impression, en intervenant avec détermination en Syrie, de prendre une sacrée revanche. Les rôles sont inversés: la Russie a pris la place d’une France affaiblie. Ce mercredi, l’aviation et la marine russes soutiennent une offensive terrestre lancée par Bachar el-Assad contre les rebelles islamistes. Il est clair que la stratégie russe contribue au renforcement du camp loyaliste -elle s’inscrit en fait dans le cadre d’une certaine légalité: les Russes défendent les régimes en place, qu’ils soient ou non démocratiques et, comme le soulignait ironiquement Sergueï Lavrov, le ministre des Affaires étrangères russe, « contrairement aux Occidentaux, nous agissons dans le cadre du droit international puisque ces bombardements ont été effectués à la demande et en coopération avec le gouvernement légitime de Syrie. » Vladimir Poutine est surtout en train de montrer à l’Occident qu’il est incontournable. Il a choisi le bon moment, alors que les Américains donnent des signes d’impuissance et que les Européens sont tétanisés par la crise migratoire et la menace terroriste. Il défend aussi les positions de la Russie en Méditerranée orientale -les ports de Tartous et de Lattaquié pourraient devenir des points d’appui indispensables pour la flotte russe. Enfin, alors que la France aligne misérablement sa position sur celle du Qatar et de l’Arabie saoudite, les Russes ont renforcé leur alliance avec Damas et Téhéran -et cette alliance russo-chiite, dans un Moyen-Orient très majoritairement sunnite, est un fabuleux coup de poker.

Written by Noix Vomique

7 octobre 2015 à 22 h 12 min

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9 Réponses

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  1. « Cette alliance russo-chiite, dans un Moyen-Orient très majoritairement sunnite, est un fabuleux coup de poker« .

    C’est surtout une catastrophique connerie.
    Introduire des combattants chiites dans une Syrie majoritairement sunnite c’est
    – le plus sûr moyen de renforcer ISIS en Syrie et en Irak.
    – la condamnation à mort du Liban.
    – l’émergence d’un Kurdistan syro-irakien, avec l’inévitable riposte turque.
    – la montée du sentiment anti-russe dans les ex-républiques soviétiques sunnites.
    – l’accélération du flux de migrants vers l’Europe.

    Je ne sais pas si Poutine veut refaire en Syrie ce qu’il a fait en Tchétchénie, mais je peux vous assurer qu’il va au devant d’un échec dont nous n’avons pas fini de payer les conséquences.

    waa

    8 octobre 2015 at 13 h 24 min

    • Oui, c’est un pari extrêmement risqué, qui avantage surtout l’Iran et met l’Occident face à ses contradictions lorsqu’il s’allie aux monarchies du Golfe.
      Peut-être que la Russie va mettre le feu aux poudres: on sent en effet que le Moyen-Orient est sur le point de s’embraser: espérons qu’ils se reconstruise ensuite sur des bases plus saines.

      Noix Vomique

      9 octobre 2015 at 15 h 30 min

  2. « Avec le gouvernement légitime de Syrie »
    Je sais bien que Poutine n’a qu’une très vague idée de la réalité d’une démocratie mais là quand même une dictature sanguinaire !
    Et je ne parle pas de la faillite russe …économique, celle ci
    Peut être qu’il espère une remontée du prix du pétrole ?

    Didstat

    8 octobre 2015 at 23 h 01 min

    • Didstat, Bachar el-Assad n’est évidemment pas un grand démocrate. Mais il faut dépasser ce stade de raisonnement et privilégier une approche plus pragmatique. L’excellent Hubert Védrine appelait récemment à un «néoréalisme» en matière de politique extérieure: il expliquait qu’il faut s’allier à Bachar el-Assad si l’on veut vraiment vaincre l’État islamique. Il y a un moment où il faut en effet hiérarchiser les priorités. De toute façon, il n’y a pas d’alternative politique. François Hollande et Laurent Fabius sont ridicules lorsqu’ils soutiennent le front al-Nosra, la branche syrienne d’al-Qaeda, qui est armée par le Qatar et l’Arabie saoudite: la démocratie et les droits de l’homme ne sont pas, non plus, de ce côté-là.

      Noix Vomique

      9 octobre 2015 at 16 h 18 min

    • « Avec le gouvernement légitime de Syrie »
      Je sais bien que Poutine n’a qu’une très vague idée de la réalité d’une démocratie…


      Poutine et Assad ont été ré-élus démocratiquement au suffrage universel, selon la constitution de leur pays qui est une constitution démocratique avec séparation des pouvoirs, ils sont donc bien le gouvernement légal et légitime de leur pays. Quand un chef d’État demande à un autre pays de l’aider à se défendre contre une agression étrangère, c’est parfaitement légitime.

      Vous ne pouvez pas ignorer que les accusations contre Assad, comme celles contre Khadafi, Sadam Hussein, et autres bêtes noires que les USA veulent renverser, c’est purement de la propagande de guerre pour déstabiliser ces pays.

      Par contre, les opposants modérés que la CIA, la France, le Royaum-Uni, Israël soutiennent et arment, pour en faire des terroristes modérés, afin de conquérir le pouvoir par la violence, avec appuis de bombardements modérés, vous les trouvez démocratiques ?

      Est-ce que c’est démocratique pour une opposition, de s’organiser comme une armée, de conquérir le pouvoir par la force, avec l’appui des bombardements d’armées étrangères ?

      Est-ce que c’est légitime, que l’US Air force et l’armée de l’air française bombardent des objectifs en Irak, pays souverain, sans y avoir été autorisé ni par une décision de l’ONU, ni par le gouvernement du pays?

      Cascatille Iraliot

      10 octobre 2015 at 12 h 39 min

  3. Sans compter que Poutine, lui, il fait vraiment la guerre, pas comme les Amerloques qui bombardent les Hôpitaux et Culbuto qui vise les camps abandonnés. Plus ça ira et plus le décalage se verra…les Moudjahidin ont déjà compris, eux, que ce sera plus cher…
    Amitiés.

    nouratinbis

    19 octobre 2015 at 14 h 32 min

  4. « Les Russes défendent les régimes en place. »

    Haha. Ca, c’est le discours officiel de la diplomatie russe. Il y a juste un petit problème : la diplomatie russe ment sans interruption depuis un bon siècle… au moins. Et encore : comparée à la diplomatie poutinienne, la diplomatie soviétique était un modèle d’honnêteté.

    Les Russes défendent donc les régimes en place, sauf…

    – En Ukraine, qu’ils ont envahie et dépecée parce que le régime en place n’était pas à leur botte.
    – En Géorgie, qu’ils ont envahie et dépecée parce que le régime en place n’avait pas l’heur de leur plaire.
    – En Pologne, qu’ils menacent ouvertement d’invasion sous prétexte que le régime en place s’oppose à leur politique ukrainienne.
    – En France, où ils se félicitent publiquement des progrès électoraux du Front national… qu’ils financent.

    Liste extrêmement partielle que chacun est invité à compléter.

    Robert Marchenoir

    7 décembre 2015 at 16 h 40 min

    • Oui, Robert, c’est le discours officiel des Russes: je ne dis pas le contraire.

      Noix Vomique

      7 décembre 2015 at 16 h 53 min

    • voila bob reparti dans son délire anti russe En ukraine et en géorgie meme si on a le droit de dire que la russie n’aurait pas du intervenir dans les affaires internes de pays souverains ce sont tout de meme les régimes « démocratiques » géorgiens et ukrainiens qui ont attaqué une partie de leur peuple parce que ces derniers avaient des envies séparatistes (un peu comme si en espagne madrid envoyait ses chars en catalogne pour régler la question, de plus les américains ne se sont jamais les derniers a pietiner la souveraineté des peuples selon leur désirs et leurs interets) Si les Russes devaient envahir tous les pays qui leur déplaisent a l’heure actuelle les chars russes (et leur avions) seraient déja sur kiev Et puis la menace d’envahir la pologne vous croyez sérieusement que les russes mettront leur menace a execution, foutaises (sachant que la pologne est membre de l’OTAN, dès le premier soldat russe vu en pologne, les occidentaux seraient dans l’obligation de vitrifier deretchev moscou et le reste du pays puisque attaquer un membre de l’otan c' »est les attaquer tous, personne ne veut d’une troisième guerre mondiale quoique les lobbys de l’armement)

      antigauchisme

      7 décembre 2015 at 18 h 14 min


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