Noix Vomique

Sextape

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– Je parlais à cette jeune dame de rumeurs. Du rôle que jouent les rumeurs dans un métier comme le mien. Il y a six mois, par exemple, j’ai entendu parler d’une pièce qui pourrait se révéler d’un grand intérêt pour beaucoup de gens, y compris votre patron, peut-être. Le plus curieux, en ce qui concerne cette rumeur, c’est que je l’avais déjà entendue voilà une trentaine d’années, d’abord au Caire et à Alexandrie, où j’avais des connaissances nombreuses et variées, puis plus tard au cours de la même année, si ma mémoire ne me trompe pas, lorsque j’allai vivre à Paris. La pièce en question était une pellicule cinématographique. Plus précisément, la pellicule originale.

Lightborne passa le sucrier à la ronde, sans un mot.

– J’expliquais à cette jeune dame que le mouvement, la simple capacité de changer de position, constituait une importante qualité érotique. La seule vraie grande différence entre les styles moderne et ancien de l’art érotique, c’est certainement le cinéma. L’image qui bouge. En supposant que vous considériez le cinéma comme un art.

– Oh oui, dit Moll.

– Dans la même catégorie que la peinture, la sculpture, et ainsi de suite.

– Absolument.

– Alors, parfait. Pendant plusieurs mois les rumeurs ont persisté, sur ce film très curieux. Des gens du métier. Des collectionneurs, des marchands, des agents. C’est un monde d’experts en rumeurs. Que voulez-vous y faire? Mais voilà que le bruit s’est éteint. Ce petit bourdonnement, il s’est réduit à rien. Je pense que personne ne s’en est aperçu. La rumeur était invraisemblable, de toute façon. Pratiquement personne ne la prenait au sérieux. Et donc, trente ans de silence. Pas un mot sur le sujet. Et puis, voilà six mois, la rumeur s’est réveillée. Elle me revient par trois sources différentes, dont chacune ignore les deux autres. Il existe un film. Pellicule intacte. Un seul exemplaire. L’original de la caméra. Pris à Berlin, en avril, en l’an 1945.

Lightborne hocha la tête, pour appuyer sa propre conviction. Il alla chercher une boîte de biscuits Graham au réfrigérateur, et la passa à la ronde. Personne n’en prit. Il se rassit.

– Dans le bunker, conclut-il.

Il prit un biscuit et le trempa dans son café.

– Voulez-vous préciser? demanda Moll.

– Le bunker situé sous la Chancellerie du Reich.

– Et que voit-on, sur cette pellicule?

– C’est là que tout devient vague. Mais c’est apparemment une affaire sexuelle. L’enregistrement filmé d’une orgie, ai-je cru comprendre, qui se serait déroulée quelque part dans cet ensemble de cellules souterraines.

Selvy contemplait le plafond.

– Je n’y crois pas moi-même, précisa Lightborne. Je suis le roi des sceptiques. C’est juste la nature bizarre de la chose. La nouvelle rumeur est rigoureusement identique à la première, malgré un écart de trente-deux ans. Et les rares personnes qui y croient, à la possibilité de la chose tout au moins, donnent à l’appui un certain nombre de points historiques valables. Il se trouve que je m’intéresse moi-même à cette période.

Moll et Selvy regardèrent l’extrémité amollie du biscuit tomber dans la tasse de Lightborne, qui récupéra la bouillie brunâtre dans sa cuillère et la mangea.

Don DeLillo. Chien Galeux, Actes Sud, 1991, 265 pages.

Written by Noix Vomique

7 novembre 2015 à 15 h 37 min

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