Noix Vomique

Une nation de Croisés

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Bernard Grasset publia en 1930 un essai passionnant qui dépeignait la France comme un «paradis négligé» [1]. L’auteur, Friedrich Sieburg, un Allemand qui avait combattu les Français sur le front de la Somme, était revenu en France après-guerre pour vivre à Paris. Ses observations d’une «France têtue», qui prétend à l’universalité mais préfère finalement le bonheur à la modernité, sont savoureuses; les pages où il place Jeanne d’Arc au coeur de l’identité française sont étonnantes, notamment lorsqu’il compare la Pucelle de Domrémy à Robespierre. Il explique que «tout Français est de naissance un Croisé, et cette vertu fait parfois de lui aujourd’hui un citoyen assez peu commode de l’Europe». Or cette appréciation trouve un écho inattendu dans le communiqué qui revendique les attentats du 13 novembre. En effet, dans la terminologie de l’État islamique, les Français sont généralement désignés comme les «Croisés». De cette façon, les djihadistes nous rappellent ce que nous nous efforçons d’oublier: notre civilisation est d’abord chrétienne et c’est précisément pour cette qualité qu’ils l’attaquent. Mais nombre de Français ne peuvent l’admettre, car l’idée même de religion leur est devenue étrangère -comme ils refusent d’ailleurs de préciser que les terroristes sont islamistes, et donc musulmans.

Au Moyen-Âge, nous aurions attribué la neutralisation d’Abdelhamid Abaaoud et la foirade des kamikazes aux abords du stade de France à l’intervention miraculeuse de ce bon vieux saint Denis. Mais aujourd’hui, il n’y a guère que les djihadistes pour se croire au Moyen-Âge et signaler Paris comme la capitale «qui porte la Croix en Europe». Certes, dans son discours d’hommage, le 27 novembre, le Président de la république, en parlant des «martyrs du 13 novembre», a utilisé un terme religieux, calquant involontairement son vocabulaire sur celui des djihadistes, comme si les victimes des attentats avaient été tuées parce qu’elles avaient refusé d’abjurer leur foi. Il nous susurre qu’elles se sont sacrifiées pour la liberté. Avaient-elles seulement le choix? En buvant un verre en terrasse d’un café ou en allant écouter un concert de rock, avaient-elles l’intention de souffrir un quelconque martyre?

Lorsque l’État islamique essaie de nous attirer sur le terrain d’une guerre de religions, nous ne savons pas quoi lui opposer, si ce n’est, comme l’a annoncé le Président de la république, le 27 novembre, que «nous multiplierons les chansons, les concerts, les spectacles ; nous continuerons à aller dans les stades.» L’Homo festivus a claironné, non sans grandiloquence, qu’il allait donc résister en fréquentant davantage les terrasses de café -Abou Bakr al-Baghdadi doit être terrifié. C’est désolant, mais je ne jetterai pas la pierre à ces résistants de la dernière heure: moi aussi, je traîne volontiers au bistro et il fut un temps où j’allais régulièrement m’assourdir dans les salles de concert -la dernière fois que je suis allé au Bataclan, c’était un concert des Posies, en 1994. Bizarrement, ce 27 novembre, en observant François Hollande, assis sur sa petite chaise dans la cour des Invalides, qui surjouait l’émotion tout en présumant du regain de sa popularité, j’ai pensé à Néron, lorsqu’il contemple, seul, et vêtu de son costume de comédien, l’incendie qu’il a contribué à allumer. La situation de la France ne semble tourmenter notre président d’aucun remords.

Au moment où ces attentats épouvantables ont ensanglanté Paris, j’étais justement en train de lire le dernier livre de Pierre Manent [2]. C’est une lecture stimulante mais également éprouvante, car elle nous oblige à regarder la vérité en face: la France d’avant, telle que nous l’aimons, appartient au passé; nous ne la retrouverons jamais. Nos concitoyens musulmans sont désormais trop nombreux, persuadés de leur bon droit, pour que nous puissions espérer un retour en arrière. Pierre Manent nous explique que l’islam, pour la France comme pour les pays européens, est à la fois un phénomène de politique intérieure et de politique extérieure -l’intrication des deux est perceptible lorsque les pays du Golfe financent en France la construction de mosquées et rémunèrent les imams. Par complaisance ou aveuglement, notre classe politique n’a jamais pris au sérieux la poussée de l’islamisme; elle préférait nous répéter que l’unique danger venait de ceux qui remettaient en question l’immigration. Pour cette raison, il est impossible aujourd’hui de sangloter avec les François Hollande et les Alain Juppé; il est juste exaspérant qu’ils préconisent dans l’urgence ce qui les révulsait hier -la déchéance de la nationalité, le rétablissement des contrôles aux frontières ou encore la fermeture des mosquées salafistes. Ces politicards n’ont cessé d’affaiblir la nation; qu’ils brûlent en enfer.

Les attentats du 13 novembre ont-ils dissipé le mirage d’un multiculturalisme heureux? Si tous les Musulmans ne sont évidemment pas complices, il est indéniable que les terroristes appartiennent à leur communauté. Or, nous savons bien qu’il y aura d’autres giclures de sang et de cervelle, d’autres vies brisées. Aussi, pour Pierre Manent, il est temps «de nous défendre et de préserver autant que possible ce qui est nôtre, nos biens matériels, moraux et spirituels.» Mais la République ne nous sauvera pas, car ce n’est finalement qu’un régime politique, et les valeurs dont on nous rabat les oreilles, telles la laïcité, sont trop abstraites pour transformer l’islam: plutôt que la République, c’est donc la France que notre coeur doit aimer. La France, bordel.

Les djihadistes nous attaquent non seulement pour ce que nous sommes, mais aussi parce qu’ils sentent que nous le sommes mollement. Pour nous défendre, nous avons donc besoin de restaurer un vrai sentiment national. N’est-il pas temps, en effet, de réaffirmer la grandeur de la France? Dans Dieu est-il Français? Friedrich Sieburg expliquait que la France se distinguait non seulement par son art de vivre et son amour de la liberté, mais aussi parce qu’elle est une nation chrétienne: «Comprendre que la Marseillaise continue les prières de Jeanne, c’est comprendre la France.» Cette dimension est essentielle: le christianisme, parce qu’il est à l’origine de notre identité nationale, doit continuer à former un cadre, notamment pour éviter que l’islam, profitant du vide, n’introduise sur notre sol le radicalisme et les conflits du Moyen-Orient. Il est heureux que nous donnions aux Musulmans de France la liberté de pratiquer leur culte mais nous devons également poser des conditions à leur présence: ils ne peuvent pas vivre en France comme s’ils vivaient dans un pays arabo-musulman. Pour être français, il leur faudra donc se comporter comme des Français et rompre avec leur folklore et leurs superstitions de bédouins. Cela dépend de leur bon vouloir -Friedrich Sieburg rappelle joliment que l’on peut devenir Français «comme on se fait baptiser. On entre dans la nation française comme dans une communauté religieuse constituée non par le sang, mais par l’esprit.» Si par aventure ils refusaient d’appartenir à une «une nation de Croisés», il faudrait qu’ils soient conséquents et qu’ils partent ailleurs, dans un pays plus approprié à leurs moeurs -ils nous éviteraient ainsi d’envisager la solution extrêmement brutale de la remigration. Comme le dit Pierre Manent: «Donc c’est dans un pays de marque chrétienne que les musulmans français doivent trouver leur place. Cela ne rend pas l’opération plus difficile, mais au contraire plus facile car c’est toujours dans ces termes que les musulmans considèrent les pays européens et en général occidentaux. Certains d’entre eux, on le sait, désignent Européens et Américains comme les croisés. Il y a plus de vérité dans cette exagération que dans nos dénégations.»

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[1] Friedrich Sieburg. Dieu est-il français? Grasset, 1930, 335 pages.

[2] Pierre Manent. Situation de la France, Desclée de Brouwer, 2015, 173 pages. Lisez l’excellent compte-rendu d’Aristide.

Written by Noix Vomique

11 décembre 2015 à 18 h 27 min

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14 Réponses

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  1. Merci pour ces deux références mon cher !
    C’est toujours un plaisir de vous lire !
    Amitiés.

    Lebuchard courroucé

    11 décembre 2015 at 18 h 50 min

    • Merci, Lebuchard! Vous verrez, vous ne serez pas déçu par les livres de Friedrich Sieburg et de Pierre Manent.

      Noix Vomique

      16 décembre 2015 at 18 h 01 min

      • Je connais Manent, j’ai La raison des nations mais je n’ai pas celle-là.
        L’autre auteur m’est inconnu.
        Merci à vous.

        Lebuchard courroucé

        16 décembre 2015 at 18 h 18 min

  2. Voici une copie du commentaire que j’ai laissé sur le blog d’Aristide, à propos de Pierre Manent. Le côté houellebecquien de Manent est à mon sens très frappant.

    « Je n’ai pas lu le livre, mais d’après ce que vous en dites, je crois que le défaut de Pierre Manent, et d’autres avec lui, est de partir sur la base que les musulmans sont nos concitoyens. A mon avis, c’est tout simplement faux. Ce n’est pas parce qu’ils vivent parmi nous, depuis longtemps, et qu’ils sont administrativement reconnus par la république comme français que ce sont nos concitoyens. Cette cohabitation est maintenue artificiellement entre autres grâce aux largesses de l’État-providence.

    Pierre Manent appelle à « céder » devant les musulmans. Il est donc défaitiste, mais s’imagine que dans sa soumission, il va pouvoir choisir ce sur quoi céder. C’est évidemment complètement illusoire. Céder sur un point signifie céder sur tous les autres, avec pour horizon la conversion définitive à l’islam. Les musulmans auront toujours une revendication supplémentaire à avancer, n’en doutez pas.
    Ce genre de situation finit toujours plutôt mal. Je n’ai pas la solution à cette situation, mais je pense que dès qu’on envisage de céder sans combattre, on a déjà tout perdu.

    Autre chose : Pierre Manent est un universitaire, c’est à dire quelqu’un qui est entré à l’école à 5 ans et n’en est jamais sorti. Il est également vieux. Il a exactement le profil du personnage principal dans Soumission de Houellebecq. Son envie de se battre est faible, car il est socialement une personne qui n’a jamais eu à lutter et dont la carrière est derrière lui. Il est naturellement défaitiste : il ne faut pas écouter ces gens-là, car alors il se pourrait fort bien qu’ils aient raison. Si vous êtes survivant d’un crash aérien dans l’Himalaya, il ne faut pas écouter celui qui vous dit que tout est perdu et que vous allez mourir, parce qu’alors vous êtes sûr de mourir. Il faut suivre celui qui vous propose de tenter quelque chose. Vous mourrez peut-être, mais peut-être aussi serez-vous sauvé »

    paulfortune1975

    14 décembre 2015 at 19 h 52 min

    • Paul, je comprends vos réserves. La situation de la France n’est pas réjouissante. Mais Pierre Manent n’appelle pas à céder aux musulmans. Après avoir constaté que la poussée de l’islam s’exerce dans dans un pays où l’idée de nation est affaiblie, et le diagnostic qu’il rend est alarmant, parce que la France est menacée de disparaître, il essaie de trouver la meilleure des défenses. Son livre a le mérite de montrer que la laïcité, parce qu’elle rend invisible le caractère chrétien de notre civilisation, est une impasse. Il y a là une réflexion très intéressante. Il propose donc un compromis pour que les musulmans trouvent leur place dans la nation, dans une nation indépendante et -il insiste bien- de « marque chrétienne ». Ce n’est pas une soumission, mais, une façon de dire aux musulmans que nous les acceptons dans le cadre de la nation française. Or, la matrice de cette nation est clairement chrétienne et les Musulmans doivent s’y résigner. J’ajouterai qu’il nous faudra être intransigeant: s’ils refusent de vivre comme des Français, nous devrons les encourager à aller vivre dans un pays plus conforme avec leur foi. Toujours est-il que le livre de Pierre Manent nous invite à ne pas céder au pessimisme: comme à chaque fois qu’elle a été menacée de disparaître, la France réussira, j’en suis convaincu, à s’en sortir.

      Noix Vomique

      16 décembre 2015 at 18 h 38 min

      • Je comprends mieux l’approche de Manent. Cependant, je pense que sur le long terme, la séparation est inévitable. Voyez ce qui s’est passé en ex-Yougoslavie dès que la pression dictatoriale communiste s’est relâchée. On ne peut pas forcer les gens à vivre ensemble bien longtemps, et l’islam est par nature intransigeant. De plus, la situation est telle car toute la caste politico-médiatique pousse en ce sens. Je peux me tromper, mais je pense que sans cette pression mentale constante, la plupart des Français rejetteraient massivement l’islam et les musulmans.
        Ceci dit, j’ai dû mal à croire qu’ils partiront d’eux-mêmes, et je ne pense pas que nous soyons prêts à l’emploi de la force. Ils sont là, et pour longtemps encore : le fossé va se creuser. À mon avis, il y aura dans un premier temps une cohabitation communautaire traversée de tensions très fortes, puis un éclatement.

        paulfortune1975

        16 décembre 2015 at 19 h 19 min

  3. Excellent.
    Merci !

    carine005

    15 décembre 2015 at 18 h 15 min

    • Si vous le permettez, je me permets de vous relayer, car ce texte est vraiment très beau et surtout très juste..

      carine005

      16 décembre 2015 at 10 h 27 min

  4. […] Une nation de Croisés […]

  5. Je pense depuis longtemps que se faire baptiser aujourd’hui est un authentique acte de résistance.
    Aller à la messe de minuit le jour de Noël aussi sans doute.
    Mais il faudrait pour cela que l’église Catholique donne envie….

    fredi maque

    16 décembre 2015 at 13 h 11 min

    • Aurai-je dit une connerie ?

      fredi maque

      16 décembre 2015 at 22 h 17 min

      • Non, fredi, vous n’avez pas dit de connerie. J’allais vous répondre dans la foulée, mais mes filles -qui sont toutes les deux baptisées- m’ont tenu éloigné de l’ordinateur.

        J’aurais parlé d’affirmation plutôt que de résistance. Il s’agit en effet d’affirmer notre identité chrétienne, tout simplement. Pierre Manent dit que l’Église catholique doit fournir en France la signalisation de notre vie en société; il estime que c’est la responsabilité des catholiques de s’investir davantage dans la vie civique.

        Sinon, pour reprendre l’idée de Sieburg, qui disait que l’on devient Français comme on se fait baptiser, je trouve que le parallèle est intéressant -l’acquisition de la nationalité française ne devrait pas être automatique…

        Noix Vomique

        16 décembre 2015 at 22 h 53 min

  6. La situation est tout de même assez compliquée; vieux pays de tradition chrétienne et monarchique la France s’est engluée depuis deux siècles dans une république qui s’est acharnée à éliminer la concurrence, donc la religion après avoir assassiné le Roi. Tout cela laisse des traces indélébiles et les guerres folles dans lesquelles ladite république nous a entraînés ont eu pour conséquence des remplacements successifs de population. Il en résulte que les Croisés s’ils existent encore se retrouvent noyés dans une masse informe d’athées-anticléricaux, d’israélites, de non européens de toutes origines, d’abrutis incultes et, désormais de musulmans hostiles en nombre écrasant. Et par surcroît l’Église tire en sens contraire!
    Alors, je veux bien tout ce qu’on voudra mais ce sera très dur…
    Joyeux Noël.

    nouratinbis

    21 décembre 2015 at 16 h 38 min


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