Noix Vomique

Archive for février 2016

Saint-Lazare

Paris 1960 - Jean Jéhan

Jean Jehan: Paris, 1960.

Les vieilles photos mettent la mémoire à l’épreuve. Avec le temps, les lieux comme les personnes deviennent méconnaissables et nous ne sommes jamais sûrs de bien les identifier. Cette photo que j’ai trouvée sur internet fleure bon les Trente glorieuses et la France du Général De Gaulle: j’ignore si l’originale est aussi floue, mais on croirait un tableau, à mi-chemin entre la mélancolie d’un Edward Hopper et l’hyperréalisme d’un Richard Estes. C’est un cliché pris à Paris en 1960 par un certain Jean Jehan. Je n’en sais pas plus.

Au premier coup d’oeil, j’ai le sentiment que c’est la rue Saint-Lazare. Ce n’est qu’une impression: je n’étais pas né en 1960 -je ne suis donc pas en mesure de reconnaître les brasseries, ni les publicités qui illuminent la façade des immeubles, et les carrefours comme celui que l’on aperçoit, à l’arrière-plan, sont nombreux à Paris. Peut-être ai-je simplement envie de reconnaître la rue Saint-Lazare parce que c’est là que nous débarquions de notre banlieue et que j’y situe mes premiers souvenirs parisiens, à la fin des années soixante: mon grand-père et ma mère travaillaient dans une petite société d’import-export, nous empruntions la rue Saint-Lazare dans l’autre direction, en suivant le sens de la circulation automobile vers le square de la Trinité.

Accrochons-nous à l’idée que nous sommes à Saint-Lazare: le photographe se trouve à la hauteur du Grand Hôtel Terminus. Hors-champ, sur le trottoir d’en face, au nº119, il y avait une brasserie prodigieuse construite à la fin du dix-neuvième siècle, Au roi de la Bière, avec sa façade à colombages, son Gambrinus et sa cigogne, et ses salles en enfilade, où il m’arrivait de boire quelques demis à la fin des années quatre-vingts. Au fond, nous entrevoyons le carrefour avec la rue de Rome et la rue Pasquier. À droite, la bâche de la terrasse semble indiquer que le bar s’appelle «Rome», ce qui signifie que nous ne sommes pas trop égarés: sur la droite, nous devinons donc la cour de Rome et, surtout, la présence bouillonnante de la gare Saint-Lazare. La gare, cette poterne fantastique que je franchis quotidiennement de 1983 à 1992, pour aller à la fac ou au boulot, et que je ne reconnais plus depuis qu’elle a été rénovée et que l’ancienne salle des pas perdus a été transformée en centre commercial sur trois niveaux, avec les mêmes magasins franchisés que l’on retrouve partout, alors que nous avions auparavant un hall formidable, vaste désert bourdonnant qui s’étendait de la buvette au monument aux morts et sur lequel régnait, chaque soir après l’heure de pointe, un petit bonhomme bizarre, crâne dégarni et vieil imperméable trop grand, vendeur à la criée qui se contentait de marmonner, à qui j’achetais Le Monde sans jamais avoir pu déterminer s’il était un peu simplet ou juste alcoolo.

Une vingtaine d’années ont passé et ma vie désormais est ailleurs, sur les verts reliefs du Pays basque. La rue Saint-Lazare n’a pas vraiment changé: c’est moi qui lui suis devenu étranger. J’imagine que le changement fut autrement plus terrible au dix-neuvième siècle pour ceux qui avaient connu l’ancienne rue Saint-Lazare avant qu’elle ne fût élargie, en 1867, entre la place du Havre et la rue Pasquier: des années plus tard, s’ils examinaient cette photographie, prise en 1866 par Charles Marville, leurs souvenirs étaient sans doute ravivés par la vue de ces maisons qui avaient été démolies parce qu’elles n’étaient pas dans l’alignement, les réclames qui étaient affichées sur les murs, mais aussi par l’entrée de l’embarcadère des chemins de fer de l’Ouest ou encore le Café Faivre -et peut-être plongeaient-ils alors dans le spleen. Au dix-huitième siècle, avant que la photographie ne fût inventée, quelqu’un avait déjà certainement regretté la vieille rue des Porcherons qui menait jusqu’à la Maison Saint-Lazare, cette sorte de prison située beaucoup plus loin, du côté de la rue du Faubourg-Saint-Denis. Ce sont les effets du temps, la rue Saint-Lazare connaîtra d’autres transformations; mais tout-de-même: comment le Roi de la Bière a-t-il pu devenir un MacDo?

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Charles Marville: la rue Saint-Lazare (1866)

 

 

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Collaboration

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Pierre Laval, lors de son procès, 1945.

Vichy; encore et toujours. À l’assemblée nationale, alors qu’elle exprimait son opposition au projet de révision constitutionnelle du gouvernement, Cécile Duflot a rappelé que Vichy fut le dernier régime à avoir massivement utilisé la déchéance de nationalité. C’est sans doute une manie chez les écologistes puisque, fin décembre, Esther Benbassa avait déjà évoqué Vichy dans une tribune publiée par Libération: présumant de son statut d’historienne, elle avait comparé les juifs d’Algérie, déchus en 1940 de leur nationalité française, aux djihadistes qui ont déclaré la guerre à la France et qui tuent dans les rues de Paris. Le parallèle avec le supplice des Juifs durant la Seconde guerre mondiale est particulièrement obscène; il n’est pourtant pas rare que des universitaires le ressassent, comme si les islamistes étaient aujourd’hui persécutés en France. 

Esther Benbassa n’est pas loin de manifester sa solidarité avec les djihadistes lorsqu’elle s’identifie à eux, feignant de croire qu’elle est également concernée par la déchéance de nationalité et qu’elle va être obligée de renoncer à sa collection de nationalités -cacherait-elle des kalachnikovs sous son lit? Nous ne sommes donc pas surpris de la découvrir parmi les universitaires qui soutiennent le président de l’Observatoire de la laïcité, Jean-Louis Bianco, après que Manuel Valls l’avait accusé de fricoter avec le gratin de l’islamisme. En parcourant la liste des signataires, aux côtés de quelques catholiques égarés par le désir de prendre une revanche sur Émile Combes, nous retrouvons les habituels gauchistes islamophiles, qui n’hésitent pas à dénaturer l’idée de la laïcité pour faire la promotion du communautarisme. Les plus cabots font du gringue aux caméras d’Oumma TV; ils en sont même à insinuer que l’État, en France, est islamophobe. Or, l’affirmation qu’il existe aujourd’hui un racisme d’État n’est pas anodine: elle nous renvoie une fois de plus à Vichy, et à l’idée que les Musulmans seraient aujourd’hui des victimes au même titre que les Juifs hier.

Les signataires de la lettre de soutien à Jean-Louis Bianco sont des capitulards: ils cèdent au chantage de l’islam politique qui prétend que la laïcité, telle qu’elle est conçue, encourage l’essor de l’islamophobie en France. Ils se font les porte-paroles des imams et interdisent toute critique de l’islam;  des enseignants et des chercheurs viennent même d’accuser l’écrivain et journaliste algérien Kamel Daoud, déjà visé par une fatwa, d’alimenter «les fantasmes islamophobes» des Européens parce qu’il avait écrit que la conception de la femme et du sexe dans le monde arabo-musulman était misérable. Cette sorte d’asservissement de nos élites intellectuelles suggère une autre analogie avec Vichy, qui fait inévitablement penser à Soumission, lorsque Michel Houellebecq raconte un cocktail dans les salles de réception de la Sorbonne:

L’assistance était composée de l’habituel mélange d’universitaires français et de dignitaires arabes; mais il y avait cette fois beaucoup de Français, j’avais l’impression que tous les enseignants étaient venus. C’était assez compréhensible: se plier à la férule du nouveau régime saoudien était encore considéré par beaucoup comme un acte un peu honteux, un acte pour ainsi dire de collaboration; en se réunissant entre eux ils faisaient nombre, se donnaient mutuellement du courage, et leur satisfaction était grande lorsque l’occasion leur était donnée d’accueillir un nouveau collègue.

Soumission n’est peut-être pas le meilleur roman de Houellebecq -le Chef d’oeuvre de Michel Houellebecq étant ailleurs; mais la charge qu’il bat contre les universitaires qui se soumettent à l’islam est vraiment jubilatoire. Les professeurs sont peut-être de médiocres carriéristes; leur motivation est sans doute sexuelle, à l’instar du personnage de Loiseleur qui, en ayant «sauté le pas» avec une étudiante voilée de deuxième année, est assuré d’avoir une épouse soumise, comme s’il existait «un rapport entre l’absolue soumission de la femme à l’homme, telle que l’a décrit Histoire d’O, et la soumission de l’homme à Dieu, telle que l’envisage l’islam». Mais ce sont d’abord des universitaires décadents que Michel Houellebecq nous décrit -et ce sont des collabos, dans la mesure où ils ont pris le parti de l’Autre.

Comment, alors, ne pas penser à l’Occupation? En ruminant sans cesse Vichy, les intellectuels de gauche essayent de digérer un passé qui leur fait honte et que l’historien Simon Epstein a mis en lumière dans Un paradoxe français, antiracistes dans la Collaboration, antisémites dans la Résistance (Albin Michel, 2008). Nous savons en effet à quel point les hommes de gauche, qui proclamaient dans les années trente leur rejet de l’antisémitisme, s’étaient ensuite impliqués dans la collaboration avec l’Allemagne nazie -d’ailleurs, cela expliquerait une partie de l’oeuvre sociale de Vichy. Simon Epstein démontre également que le pacifisme fut le moteur principal de la collaboration; Sartre l’avait lui-même compris: «les pacifistes, incapables d’enrayer la guerre, avaient tout-à-coup décidé de voir dans l’armée allemande la force qui réaliserait la paix». La collaboration est donc une tradition à gauche; envisagée pour sauver la paix ou pour baiser, elle aurait même un petit côté peace and love, comme si les collabos avaient dans leur coeur un hippie qui sommeille. Mais ils sont également sous la fascination de l’action et de la violence. En effet, alors qu’eux-mêmes ne sont plus que des révolutionnaires de backrooms, certains intellectuels ne sont-ils pas aujourd’hui subjugués par le fait que les djihadistes puissent prendre les armes et passer à l’acte?

Manuel Valls répète que nous sommes «en guerre»; il est accusé d’être vichyste parce qu’il souhaite prolonger l’état d’urgence au motif «qu’il faut avoir recours à toutes les mesures qui, dans le cadre de la loi, nous permettent de protéger les Français.» Il est tout-de-même savoureux que les contempteurs du premier ministre, obsédés par Vichy, se comportent comme de vrais collabos. Ils devraient se méfier: comme en 1944, lorsqu’il fallut écarter ceux qui avaient collaboré avec l’ennemi, le moment de l’épuration pourrait venir. Il est temps, en effet, que la France réagisse et retrouve son identité -et l’État ne pourra pas continuer d’employer des universitaires qui trahissent la République et tiennent des discours anti-français. D’ailleurs, dans Vichy, L’événement, la mémoire, l’histoire (Gallimard, 2001), Henry Rousso a très bien expliqué quelle fut l’utilité de l’épuration:  «elle a exercé enfin une fonction identitaire et de reconstruction nationale. C’est le sens de la peine de «dégradation nationale» instaurée par les ordonnances de 1944. En éliminant les traîtres à la patrie, à la nation et à la République, la France pouvait espérer fonder son futur destin sur une identité retrouvée». Avant de citer Camus: «Un pays qui manque son épuration, manque sa rénovation».

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L’enterrement du Carnaval

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Mascarade de Lanz (Navarre). Photo de Julio Caro Baroja.

Le Carnaval est mort; il est mort, et non pas pour ressusciter comme, jadis, il ressuscitait chaque année. C’était une fête ancienne. De nos jours, nous voulons être modernes avant tout. Les gens pieux ont coutume de dire que, comme dernier vestige du paganisme, il a bien fait de mourir; il est vrai que les rationalistes ne lui ont jamais manifesté beaucoup de sympathie. Cependant, ce n’est ni l’essor de l’esprit religieux, ni l’action des «gauches» qui ont eu raison du Carnaval. C’est une conception de la vie qui n’est ni païenne ni antichrétienne, mais simplement sécularisée, d’un laïcisme bureaucratique, conception apparue depuis fort longtemps. […]

Tant que l’homme a cru, sous une forme ou une autre, que sa vie était soumise à des forces naturelles ou extranaturelles, le Carnaval a gardé un sens. À partir du moment où tout fut réglementé, même les distractions, selon les critères politiques et municipaux, en fonction de l’ «ordre social», et du «bon goût», etc., le Carnaval ne fut plus qu’un piètre divertissement de bourgeois. C’en fut fini de ses charmes et de ses turbulences.

Julio Caro Baroja, Le Carnaval, Gallimard, 1979, 417 pages.

El Entierro de la Sardina - Goya

L’enterrement de la Sardine, de Francisco Goya.

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9 février 2016 at 21 09 08 02082

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L’autorité de l’État

Piquemal060216Superbe photo, prise au moment où le danger d’un coup d’État militaire est définitivement écarté. Le putschiste présumé, le Général Piquemal, ancien commandant de la Légion étrangère, est embarqué par deux policiers. Au premier plan, l’homme de main du préfet est pendu au téléphone, sans doute fier d’annoncer à sa patronne que l’autorité de l’État est rétablie dans le Pas-de-Calais. Étranger à tout cela, un migrant finit tranquillement de fumer sa clope. Tout va bien.

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8 février 2016 at 18 06 45 02452

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