Noix Vomique

Saint-Lazare

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Paris 1960 - Jean Jéhan

Jean Jehan: Paris, 1960.

Les vieilles photos mettent la mémoire à l’épreuve. Avec le temps, les lieux comme les personnes deviennent méconnaissables et nous ne sommes jamais sûrs de bien les identifier. Cette photo que j’ai trouvée sur internet fleure bon les Trente glorieuses et la France du Général De Gaulle: j’ignore si l’originale est aussi floue, mais on croirait un tableau, à mi-chemin entre la mélancolie d’un Edward Hopper et l’hyperréalisme d’un Richard Estes. C’est un cliché pris à Paris en 1960 par un certain Jean Jehan. Je n’en sais pas plus.

Au premier coup d’oeil, j’ai le sentiment que c’est la rue Saint-Lazare. Ce n’est qu’une impression: je n’étais pas né en 1960 -je ne suis donc pas en mesure de reconnaître les brasseries, ni les publicités qui illuminent la façade des immeubles, et les carrefours comme celui que l’on aperçoit, à l’arrière-plan, sont nombreux à Paris. Peut-être ai-je simplement envie de reconnaître la rue Saint-Lazare parce que c’est là que nous débarquions de notre banlieue et que j’y situe mes premiers souvenirs parisiens, à la fin des années soixante: mon grand-père et ma mère travaillaient dans une petite société d’import-export, nous empruntions la rue Saint-Lazare dans l’autre direction, en suivant le sens de la circulation automobile vers le square de la Trinité.

Accrochons-nous à l’idée que nous sommes à Saint-Lazare: le photographe se trouve à la hauteur du Grand Hôtel Terminus. Hors-champ, sur le trottoir d’en face, au nº119, il y avait une brasserie prodigieuse construite à la fin du dix-neuvième siècle, Au roi de la Bière, avec sa façade à colombages, son Gambrinus et sa cigogne, et ses salles en enfilade, où il m’arrivait de boire quelques demis à la fin des années quatre-vingts. Au fond, nous entrevoyons le carrefour avec la rue de Rome et la rue Pasquier. À droite, la bâche de la terrasse semble indiquer que le bar s’appelle «Rome», ce qui signifie que nous ne sommes pas trop égarés: sur la droite, nous devinons donc la cour de Rome et, surtout, la présence bouillonnante de la gare Saint-Lazare. La gare, cette poterne fantastique que je franchis quotidiennement de 1983 à 1992, pour aller à la fac ou au boulot, et que je ne reconnais plus depuis qu’elle a été rénovée et que l’ancienne salle des pas perdus a été transformée en centre commercial sur trois niveaux, avec les mêmes magasins franchisés que l’on retrouve partout, alors que nous avions auparavant un hall formidable, vaste désert bourdonnant qui s’étendait de la buvette au monument aux morts et sur lequel régnait, chaque soir après l’heure de pointe, un petit bonhomme bizarre, crâne dégarni et vieil imperméable trop grand, vendeur à la criée qui se contentait de marmonner, à qui j’achetais Le Monde sans jamais avoir pu déterminer s’il était un peu simplet ou juste alcoolo.

Une vingtaine d’années ont passé et ma vie désormais est ailleurs, sur les verts reliefs du Pays basque. La rue Saint-Lazare n’a pas vraiment changé: c’est moi qui lui suis devenu étranger. J’imagine que le changement fut autrement plus terrible au dix-neuvième siècle pour ceux qui avaient connu l’ancienne rue Saint-Lazare avant qu’elle ne fût élargie, en 1867, entre la place du Havre et la rue Pasquier: des années plus tard, s’ils examinaient cette photographie, prise en 1866 par Charles Marville, leurs souvenirs étaient sans doute ravivés par la vue de ces maisons qui avaient été démolies parce qu’elles n’étaient pas dans l’alignement, les réclames qui étaient affichées sur les murs, mais aussi par l’entrée de l’embarcadère des chemins de fer de l’Ouest ou encore le Café Faivre -et peut-être plongeaient-ils alors dans le spleen. Au dix-huitième siècle, avant que la photographie ne fût inventée, quelqu’un avait déjà certainement regretté la vieille rue des Porcherons qui menait jusqu’à la Maison Saint-Lazare, cette sorte de prison située beaucoup plus loin, du côté de la rue du Faubourg-Saint-Denis. Ce sont les effets du temps, la rue Saint-Lazare connaîtra d’autres transformations; mais tout-de-même: comment le Roi de la Bière a-t-il pu devenir un MacDo?

149-rue-saint-lazare

Charles Marville: la rue Saint-Lazare (1866)

 

 

Written by Noix Vomique

29 février 2016 à 13 h 47 min

Publié dans Uncategorized

17 Réponses

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  1. j’ai fréquenté cette gare lorsque j’étais apprentie, à partir de 1961, venant moi aussi de ma banlieue, je n’ai plus le souvenir d’autant de panneaux lumineux sur les façades, mais c’est si loin, quand je passe par là, je ne reconnais plus rien, le quartier a beaucoup changé , plus de passage du Havre que j’empruntais chaque matin, il est devenu un autre centre commercial anonyme et sans âme alors qu’il y avait de si vieux commerces ! autre temps autres mœurs !

    BOUTFIL

    29 février 2016 at 14 h 06 min

    • Boutfil, je me souviens de l’ancien passage du Havre, étroit et obscur, et surtout de cette boutique fabuleuse qui vendait des soldats de plomb et des trains électriques. En fait, la transformation du passage en centre commercial annonçait la transformation de la gare Saint-Lazare… C’est comme si le salarié, entre le moment où il sort du boulot et celui où il prend le train pour rentrer chez lui, était désormais considéré comme un consommateur compulsif: il ne doit pas se retenir de faire du shopping!

      Noix Vomique

      2 mars 2016 at 21 h 29 min

  2. C’est vrai que les gares parisiennes ont été pas mal amochées, à l’exception peut-être de celle d’Austerlitz.
    Quoiqu’il en soit il est toujours préférable d’arriver dans l’une d’elles plutôt qu’à Lyon Saint-Exupéry ou Valence TGV.
    Valence TGV….quel est le crétin qui a pu imaginer une gare…en pente !!!

    Fredi M.

    29 février 2016 at 22 h 01 min

    • La gare en pente, c’est pour arriver plus facilement à la mer…

      didiergoux

      1 mars 2016 at 7 h 59 min

    • Monsieur Frédi :
      le « crétin » architecte (et polytechnicien) qui a imaginé la gare Valence-TGV est Jean-Marie Duthilleul
      https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-Marie_Duthilleul

      Cet architecte a « semé » beaucoup d’autres gares modernes, et pas seulement en France.
      C’est vrai que le hall de gare en pente de Valence TGV est, en parlant poliment, très peu pratique, voire casse-gueule

      Ana Maria

      2 mars 2016 at 12 h 52 min

      • Ana Maria, je viens de regarder la liste des travaux de Duthilleul: il a en effet un penchant pour les gares. Il me semble même qu’il a trouvé un bon filon.

        Noix Vomique

        2 mars 2016 at 21 h 47 min

    • Fredi, c’est parce que la SNCF s’entête à vouloir faire ressembler les gares à des aéroports: la pente, c’est peut-être pour faciliter le décollage du TGV!

      Noix Vomique

      2 mars 2016 at 21 h 34 min

      • Ah mais les rails sont parfaitement de niveau ! Du moins je crois, je n’ai pas vérifié.
        Non.
        Comme le souligne Ana Maria c’est bien le hall qui est en pente, là où le quidam déambule en attendant son train (le TGV N° x est annoncé avec quinze minutes de retard…), doit descendre pour boire son demi et remonter si l’envie de le pisser se fait sentir.
        Du grand n’importe quoi.

        Fredi M.

        2 mars 2016 at 21 h 56 min

        • Ah, mais si vous buvez des bières, ça ne m’étonne pas que la pente du hall finisse par être casse-gueule! Car je ne suis pas sûr que vous rattrapiez votre équilibre en ayant aussi le gosier en pente…

          Noix Vomique

          2 mars 2016 at 23 h 26 min

  3. Ah, la salle des pas perdus ! Haut lieu de la solitude masculine où les messieurs quelque peu aisés venaient trouver un peu de consolation dans les bras des belles occasionnelles qui venaient une à deux fois par semaine gagner de quoi s’offrir ce que leurs maris se refusaient à leur acheter. Elles n’étaient pas données ces belles de jour, pas repérables pour l’œil non averti, mais elles avaient du succès.

    Sinon, le top du top des gares TGV, c’est celle d’Amiens qui a la particularité de se trouver au milieu des champs de betteraves à une quarantaine de kilomètres de la ville. Il faut ensuite prendre le bus pour arriver en ville. Autant dire que personne ou presque ne s’y arrête, tout juste 1000 personnes par jour, alors que la gare TER d’Amiens voit passer 18000 voyageurs par jour. Elle est également l’oeuvre du sinistre Duthilleul.

    Arnaud D

    3 mars 2016 at 19 h 58 min

    • J’ignorais que la salle des pas perdus fût le théâtre d’un tel commerce! Déjà la société de consommation…

      Noix Vomique

      6 mars 2016 at 23 h 16 min

      • Depuis que les travaux ont commencé, elles ont quitté l’endroit. Où sont elles, je ne saurais le dire. En tout cas, une chose est sûre, celles, professionnelles et non occasionnelles, de la rue de Budapest sont à réserver aux amateurs qui ne craignent pas les mst.

        Arnaud D

        7 mars 2016 at 0 h 24 min

  4. Au premier coup d’œil, sans lire l’article, je me suis dit « tiens, la gare du Nord », c’est juste une première impression.

    Homo Orcus

    7 mars 2016 at 8 h 15 min

    • Homo Orcus, cela aurait pu être la gare du Nord. Ou encore Montparnasse. Car ces carrefours se ressemblent tous. Mais peut-être aviez-vous des raisons de reconnaître la gare du Nord? Est-ce un endroit que vous avez fréquenté?

      Noix Vomique

      9 mars 2016 at 23 h 24 min

  5. Bonjour
    j’ai scanné cette photo à partir du livre Paris Bohème 1960, paru aux Éditions Parimagine.
    C’est le fichier que l’on trouve un peu partout.
    La photo a été prise rue Saint-Lazare, en 1959-1960
    Elle est bien telle que vous la montrez, un peu floue….


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