Noix Vomique

Archive for mars 2016

Les rats quittent le navire

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En février 2015, dans une sorte de publi-reportage, l’Obs nous présentait les nouveaux conseillers du président de la République pour que nous nous extasiions sur leur extraordinaire jeunesse, mais la photo publiée suscitait davantage le malaise, comme si ces jeunes énarques, raides et blafards sous les lambris de l’Élysée, étaient réunis pour une veillée mortuaire: nous aurions dû pourtant nous convaincre qu’ils allaient sauver le quinquennat de François Hollande. Un an plus tard, le naufrage de la présidence Hollande est indéniable et les rats s’apprêtent à quitter le navire: La Lettre A nous apprend que Jean-Jacques Barbéris, conseiller aux affaires économiques et financières auprès du président, allait abandonner l’Élysée pour rejoindre Amundi, qui est la société de gestion d’actifs du Crédit agricole. Jean-Jacques Barbéris serait même une recrue de taille –nous ne nous attarderons donc pas sur son charisme de crevette, car la seule vision de ce vieillard dans un corps de môme pourrait s’apparenter à du recel d’image pédophile, et nous conviendrons juste que tout cela sent la fin de race: à force de se reproduire en vase clos, nos élites engendrent ce genre de gommeux, des carriéristes sûrs d’eux et de leurs privilèges, avec leurs allures méprisantes de petits marquis de la manchette -si j’étais sociologue, je dirais que ce n’est donc pas étonnant que la jeunesse, celle qui est chérie par la gauche, s’engage dans le djihad et que les autres votent pour le Front national. La France crève d’être administrée par cette engeance. Quant aux gens du Crédit agricole, ils se moquent bien que le bilan de Jean-Jacques Barbéris à l’Élysée soit médiocre: c’est juste un carnet d’adresses qu’ils achètent.

Barberis

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Les larmes de Federica Mogherini

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Après les attentats islamistes qui ont frappé Bruxelles, dans l’aéroport de Zaventem et dans le métro, la chef de la diplomatie européenne, Federica Mogherini, n’a pu retenir ses larmes alors qu’elle donnait une conférence de presse à Amman, en Jordanie. Certes, on déplore au moins trente tués et deux cents blessés. Mais attendons-nous de nos dirigeants qu’ils pleurent? Combien de morts faudra-t-il encore pour comprendre que les pleurnicheries et les hommages imbéciles ne servent à rien?

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Mille fois à Compostelle

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Il fut une époque où je rêvais d’être historien: y ai-je seulement cru? Je m’intéressais à ces flagellants qui marchaient en procession dans la Séville du Siècle d’Or et la thèse que je préparais, si je m’étais résolu à suivre un chemin tracé d’avance, aurait raconté des histoires de dévotion et de rédemption. Mais j’étais un rêveur éveillé et ma thèse est restée inachevée. Bien qu’elle ne m’encombre plus l’esprit, son souvenir vient d’être ranimé par la lecture, dans le dernier numéro de la Nouvelle Revue d’Histoire, d’un entretien avec l’historienne Adeline Rucquoi, spécialiste du Moyen-Âge ibérique. En découvrant, au détour d’une phrase, le nom de celui qui fut mon directeur de thèse, un homme éminent et sympathique aujourd’hui à la retraite, le rouge de la honte m’est monté au visage: comment ai-je pu disparaître ainsi, du jour au lendemain, sans lui donner de nouvelles? Je n’étais pas seulement un velléitaire; j’étais aussi un sauvage.

Les livres d’histoire me procurent toujours le même plaisir, qui me renvoie d’une certaine manière à l’enfance, lorsque je parcourais mes Tout l’Univers ou que je me plongeais dans ces numéros d’Historia que mon père ne manquait jamais d’acheter -mon goût pour l’Histoire vient de là. Dernièrement, j’ai lu avec délectation l’ouvrage admirable qu’Adeline Rucquoi a consacré au chemin de Compostelle [1]. C’est un magnifique travail d’historien, à la fois érudit et joliment écrit, qui nous montre l’importance du pèlerinage sur la tombe de saint Jacques à partir du Xème siècle: comment les innombrables pèlerins, hommes, femmes et enfants, de toutes origines et conditions sociales, vivaient-ils ce «saint voiage»? Qu’est-ce que cela représentait pour eux?

Outre le Codex Calixtinus, Adeline Rucquoi a consulté de nombreuses sources; elle a pu nous restituer ainsi, avec beaucoup de talent, les sentiments qui animaient les pèlerins du Moyen-Âge. À pied, à cheval, sur une mule ou en bateau, le voyage jusqu’à Compostelle était long et dangereux et ceux qui partaient devaient braver l’angoisse de l’inconnu. La dévotion envers l’apôtre Jacques était bien sûr la première des motivations mais il existait d’autres raisons de prendre le chemin: un voeu à accomplir ou des fautes à expier -sans oublier, peut-être, la curiosité. D’une certaine manière, le pèlerin qui avait pris la décision d’aller à Compostelle faisait le deuil de sa famille et de son environnement, car il n’était jamais sûr de rentrer -ni même d’arriver au terme de son voyage. Aussi, avant de partir, il se libérait de ses dettes, faisait son testament et prenait des dispositions pour que sa famille ne manquât de rien. Il partait avec suffisamment d’argent pour payer les auberges, les péages ou les redevances, et, lorsqu’il pouvait, il se munissait de lettres de recommandation et de sauf-conduits. Enfin, il adoptait le costume du pèlerin -une large cape avec une capuche, des bottes, et il emportait également une besace, un bourdon, parfois une gourde, ou encore un livre ou un instrument de musique pour passer le temps.

Les chemins qui conduisaient à Compostelle étaient nombreux: certains suivaient la côte, d’autres passaient par l’intérieur; une troisième possibilité était maritime, jusqu’aux ports galiciens. Les régions traversées n’étaient pas toujours sûres: mendiants, voleurs et escrocs abondaient sur le chemin. Les pèlerins ne s’exposaient pas seulement au brigandage: ils pouvaient tomber malades ou se blesser. Aussi partaient-ils en groupe et évitaient de se retrouver seuls; ils étaient rassurés lorsqu’ils trouvaient des auberges tenues par des compatriotes. Après un périple de plusieurs mois, l’arrivée à Compostelle était certainement émouvante. Mais Compostelle n’était qu’un petit village sans charme qui s’était développé autour du sanctuaire: au douzième siècle, on comptait dix églises, trois hôpitaux, deux léproseries, et de très nombreux artisans, aubergistes, vendeurs de coquilles, les concharii, qui vivaient du pèlerinage. Les pèlerins ne s’attardaient pas: ils visitaient la basilique, assistaient à la messe et se confessaient, veillaient parfois toute une nuit, puis, sitôt leur coquille achetée, cherchaient à rentrer chez eux le plus vite possible. Il arrivait même que les pèlerins fussent déçus parce qu’on ne les laissait pas voir ni toucher les reliques de l’apôtre. Certains se plaignaient; d’autres, comme un certain Jehan de Tournai, à la fin du XVème siècle, eurent des doutes -mais, curieusement, Jean Calvin ne cite pas une seule fois Compostelle dans son Traité des reliques, lorsqu’il moque le culte des reliques. Toujours est-il que la coquille, en étain ou en plomb, qu’elle fût authentique ou vendue par des marchands non autorisés, était un souvenir précieux: les pèlerins l’accrochaient à leur chapeau puis la gardaient durant toute leur vie -ils l’arboraient lors des processions de leur confrérie et se faisaient finalement enterrer avec elle.

Aujourd’hui, les chemins de Compostelle sont encore parcourus par des milliers de pèlerins -cet automne, Pharamond avait d’ailleurs transcrit sur son blog le journal qu’il avait tenu sur le chemin. Il semblerait même que le pèlerinage connaisse un renouveau depuis une trentaine d’années, comme déjà aux XIIème et XVème siècles: chaque fois, le regain correspond à des époques de changements culturels et géopolitiques. Les pèlerins n’ont évidemment pas toujours conscience du caractère sacré de ce qu’ils accomplissent. L’anthropologue David Le Breton [2] a cependant expliqué qu’ils cherchent à expérimenter une autre forme de temporalité, plus intime, en rupture avec les rythmes et les techniques du monde contemporains: «Le marcheur est aujourd’hui le pèlerin d’une spiritualité personnelle, son cheminement procure le recueillement, l’humilité, la patience, il est une forme déambulatoire de la prière, offert sans restriction au genius loci, à l’immensité du monde autour de soi». Alors que le pèlerin médiéval pensait suivre les traces de Charlemagne, le pèlerin contemporain inscrit ses pas dans ceux des millions de personnes qui l’ont précédé.

J’habite non loin du Mont Adrien, sur une route aujourd’hui peu fréquentée par les pèlerins, qui va de Bayonne à Vitoria et qu’un certain Robert Langton mentionne en 1522. Un matin que nous étions à Deba, alors que mon père et moi avions laissé les filles sur la plage pour boire un café dans le village, nous croisâmes deux pèlerins, un homme et une femme d’une soixantaine d’années, l’air perdus, qui venaient de Bretagne et suivaient le chemin côtier, et nous engageâmes la conversation: ils avaient dormi à Zumaia, dans une auberge sur la falaise, non loin de la petite église Saint-Martin-de-Tours, au milieu de ces vignes qui donnent le txakoli; et lorsque je leur indiquai le chemin jusqu’à Mutriku, ce fut soudain comme s’ils avaient trouvé un mont-joie, ces petits tas de pierres qui signalent la route à suivre, et l’homme, oubliant sa jambe qui le faisait salement souffrir, se mit à rayonner de bonheur en remerciant saint Jacques qui m’avait mis sur leur chemin. Ce jour-là, je me suis dit qu’il fallait que je fasse, moi aussi, le chemin. Une velléité de plus.

[1] Adeline RUCQUOI. Mille fois à Compostelle. Pèlerins du Moyen-Âge, Les Belles Lettres, 2014, 449 pages.

[2] David LE BRETON. Éloge de la marche, Métailié, 2000, 178 pages.

Written by Noix Vomique

14 mars 2016 at 23 11 52 03523

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