Noix Vomique

À l’ombre du Temple

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Le mur des lamentations Alexandre Bida

Le Mur des Lamentations, dessin d’Alexandre Bida (1857).

Lorsque j’étais gamin, il était clair que le petit temple en préfabriqué où nous nous rendions chaque dimanche matin n’était qu’une pâle réplique du Temple de Jérusalem. Une petite brochure que nous utilisions à l’École du dimanche nous racontait, entre autres histoires édifiantes, comment Salomon avait fait construire le Temple et, pendant que les adultes écoutaient la prédication du pasteur et chantaient des cantiques, dans la salle attenante, nous dessinions cette maison telle que nous l’imaginions, avec ses murs en pierre de taille, son plancher en cèdre du Liban et le lieu très saint entièrement recouvert d’or. C’était la maison de l’Éternel, le sanctuaire où l’arche de l’alliance était conservée. Mais l’histoire du Temple de Jérusalem nous semblait bien compliquée: au sixième siècle avant notre ère, les Babyloniens l’avaient détruit; les Juifs, à leur retour d’exil, quelques années plus tard, l’avaient reconstruit sous la direction de Josué; il fut entièrement rénové au premier siècle par Hérode le Grand et la colline où il se dressait fut muraillée et nivelée pour favoriser l’aménagement d’un immense parvis à la mode romaine. Au catéchisme, au fur et à mesure des études bibliques, Jean Calvin nous ayant transmis l’amour des textes, le temple d’Hérode finissait par nous apparaître comme un endroit quelque peu inquiétant. Luc nous rapporte cette anecdote où Joseph et Marie, venus à Jérusalem pour fêter la Pâque, craignaient d’avoir perdu Jésus, alors âgé de douze ans: ils le retrouvèrent finalement dans le Temple, en grande conversation avec les docteurs; Jean raconte que Jésus chassa violemment les marchands du Temple, qu’il renversa les tables et dispersa l’argent; Matthieu précise que Jésus, devant le sanhédrin, fut accusé de blasphème parce qu’il avait déclaré qu’il pouvait détruire le Temple de Dieu et le rebâtir en trois jours; toujours selon Matthieu, au moment où Jésus mourut sur la croix, le voile du Temple, qui séparait le lieu saint du lieu très saint, se déchira de haut en bas. Enfin, dans les Actes des Apôtres, c’est l’accusation d’avoir introduit un païen dans le Temple qui valut à Paul d’être arrêté puis déporté à Rome. L’image heureuse du sanctuaire voulu par Salomon, dix siècles plus tôt, semblait lointaine, et c’était comme si les événements terribles du Nouveau Testament nous préparaient à la tragédie: l’armée de Titus détruisit complètement le Temple en l’an 70 -le seul vestige qui subsiste aujourd’hui est le Mur des Lamentations, c’est-à-dire le mur de soutènement qui borde le flanc ouest du Mont du Temple. Pour tout le monde, cette destruction était effroyable; pour les Juifs, mettons-nous à leur place, une véritable catastrophe. Je me souviens que mon Grand-père, bonapartiste convaincu, me racontait que la reconstruction du Temple fut un moment envisagée par Napoléon -je n’ai jamais su d’où il tirait cette information; et toute cette histoire, avec son dénouement tragique, suscita en moi une brève vocation d’archéologue: je me serais bien vu, tel Indiana Jones, à la recherche de l’arche de l’alliance.

Aujourd’hui, le drame du Temple n’est toujours pas terminé; l’UNESCO vient d’en écrire un nouveau chapitre. À la mi-avril, à la demande de plusieurs pays arabes, le conseil exécutif de la commission des relations extérieures de l’UNESCO a en effet adopté une résolution sur la «Palestine occupée». Le texte, qui répète comme une litanie qu’Israël est une «puissance occupante», instille l’idée que les Juifs n’ont aucun droit sur Jérusalem. Le Mur des Lamentations est donc nommé par son nom arabe, Al-Buraq, et le Mont du Temple s’efface au profit de l’appellation al-Haram al-Sharif, comme si le Temple n’avait jamais existé. Devant les protestations d’Israël, la directrice générale de l’UNESCO, Irina Bokova, a balbutié les salades habituelles, en appelant au «respect et au dialogue» et en déclarant que «Jérusalem est une Terre Sainte des trois religions monothéistes, un endroit de dialogue pour tous les peuples – juif, chrétien et musulman.» Or, ce sont toujours les Israéliens que l’on somme d’être ouverts au dialogue. Les Arabes de Palestine, eux, sont dispensés de tout effort: ils peuvent donc répéter que Jérusalem leur appartient et dire, comme Mahmoud Abbas, que «les juifs n’ont pas le droit de souiller les lieux saints de leurs pieds sales», ou que «chaque goutte de sang versée pour Jérusalem est propre et pure».

Lorsqu’ils nient l’existence du Temple, les Arabes de Palestine cherchent évidemment à nier le lien historique qui unit Jérusalem et le peuple juif. Avec le temps, le Mont du Temple, qu’ils préfèrent appeler l’esplanade des Mosquées, est devenu l’enjeu essentiel d’un conflit israélo-palestinien qui a glissé sur le terrain religieux: bien que Jérusalem ne soit jamais mentionnée dans le Coran, le Dôme du Rocher et la mosquée Al-Aqsa sont aujourd’hui considérés comme des lieux saints de l’islam -ils furent construits là où Mahomet aurait miraculeusement atterri après avoir parcouru en un instant la distance de La Mecque à Jérusalem. Le Temple s’élevait précisément à cet endroit: en contrebas de l’esplanade, il n’en reste que le Mur des Lamentations, vénéré par les Juifs, puisque c’est le vestige le plus proche du Saint des Saints. Or, la résolution de l’UNESCO laisse entendre que le Mur des Lamentations fait partie de l’esplanade des mosquées -et qu’il est donc un monument islamique. Ce n’est pas la première fois que l’UNESCO permet aux Palestiniens à s’approprier des lieux de culte juifs: en octobre 2015, elle a déclaré que le caveau des Patriarches, à Hébron, et le tombeau de Rachel, à Bethléem, faisaient partie du patrimoine de la Palestine -la tombe de la femme de Jacob se confond désormais avec la mosquée Bilal bin Rabah.

Dans cette nouvelle guerre des pierres, l’UNESCO a donc décrété la prévalence d’une religion sur une autre. Elle reproche ainsi à Israël d’encourager des fouilles archéologiques dans Jérusalem-Est. Ces dernières années, les Israéliens ont en effet multiplié les chantiers archéologiques: pour s’opposer à l’islamisation, ils espèrent trouver dans le sous-sol les preuves du passé juif de Jérusalem. Lorsque la résolution dénonce «les agressions israéliennes» sur le «site sacré» de la mosquée Al-Aqsa, l’UNESCO s’appuie lamentablement sur une rumeur qui est propagée par les Palestiniens, et qui prétend que les Israéliens veulent détruire la mosquée. N’est-il pas étrange que l’organisation prête de telles intentions, forcément mauvaises, aux Israéliens? Depuis qu’ils ont annexé la partie orientale de Jérusalem, en 1967, ces derniers n’ont-ils pas préservé les lieux saints musulmans et garanti leur accès? À l’inverse, l’UNESCO n’a jamais protesté, lorsque les Arabes, après l’armistice israélo-jordanien de 1949, saccagèrent l’ancien quartier juif de Jérusalem: des synagogues furent démolies ou employées comme latrines et le cimetière du Mont des Oliviers fut profané. Il suffit pourtant d’ouvrir les yeux: ce ne sont tout-de-même pas les Juifs qui, en Afghanistan, au Kosovo, en Irak ou en Syrie, détruisent tout ce qui n’appartient pas à leur religion -statues de Bouddha, monastères chrétiens ou encore temples antiques.

La résolution de l’UNESCO est bien sûr un scandale, car elle est l’émanation d’une nouvelle forme de négationnisme, qui prétend nier l’identité juive de Jérusalem. Nous savions déjà qu’un machin comme l’UNESCO n’avait pas d’honneur; le vote de la France en faveur de cette résolution est autrement plus révoltant. Les pays qui ont voté contre -Allemagne, Pays-Bas, Royaume-Uni, Estonie ou encore États-Unis, sont principalement de culture protestante et sans doute encore imprégnés de la lecture de la Bible. À l’inverse, la France, fille aînée de l’Église, n’est plus que l’ombre d’elle-même lorsqu’elle se range à l’opinion des révisionnistes de l’UNESCO. Bientôt, Chateaubriand sera accusé d’avoir été un fabulateur, dans son «Itinéraire de Paris à Jérusalem», en 1806, lorsqu’il évoquait le Temple et rappelait que le destin des Juifs est lié à celui de Jérusalem:

Tandis que la nouvelle Jérusalem sort ainsi du désert, brillante de clarté, jetez les yeux entre la montagne de Sion et le Temple ; voyez cet autre petit peuple qui vit séparé du reste des habitants de la cité. Objet particulier de tous les mépris, il baisse la tête sans se plaindre; il souffre toutes les avanies sans demander justice ; il se laisse accabler de coups sans soupirer; on lui demande sa tête: il la présente au cimeterre. Si quelque membre de cette société proscrite vient à mourir, son compagnon ira, pendant la nuit, l’enterrer furtivement dans la vallée de Josaphat, à l’ombre du temple de Salomon. Pénétrez dans la demeure de ce peuple, vous le trouverez dans une affreuse misère, faisant lire un livre mystérieux à des enfants qui, à leur tour, le feront lire à leurs enfants. Ce qu’il faisait il y a cinq mille ans, ce peuple le fait encore. Il a assisté dix-sept fois à la ruine de Jérusalem, et rien ne peut le décourager ; rien ne peut l’empêcher de tourner ses regards vers Sion. Quand on voit les Juifs dispersés sur la terre, selon la parole de Dieu, on est surpris sans doute mais pour être frappé d’un étonnement surnaturel, il faut les retrouver à Jérusalem ; il faut voir ces légitimes maîtres de la Judée esclaves et étrangers dans leur propre pays; il faut les voir attendant, sous toutes les oppressions, un roi qui doit les délivrer. Ecrasés par la Croix qui les condamne, et qui est plantée sur leurs têtes, cachés près du Temple dont il ne reste pas pierre sur pierre, ils demeurent dans leur déplorable aveuglement. Les Perses, les Grecs, les Romains ont disparu de la terre ; et un petit peuple, dont l’origine précéda celle de ces grands peuples, existe encore sans mélange dans les décombres de sa patrie. Si quelque chose, parmi les nations, porte le caractère du miracle, nous pensons que ce caractère est ici.

Les colombins qui nous dirigent n’ont certainement jamais lu Chateaubriand. Ils n’ont jamais entendu parler du Temple: non seulement, ils n’ont jamais ouvert une Bible, mais ils ne connaissent pas, non plus, l’histoire des Pauvres Chevaliers du Christ, que le Roi de Jérusalem, Baudouin II, hébergea dès 1119 dans les écuries de Salomon. Leur ignorance est une véritable aubaine pour l’obscurantisme. De Bernard Cazeneuve, qui tweete que «les musulmans sont partie intégrante de notre roman national» à Pierre Moscovici, qui ne «ne croit pas aux origines chrétiennes de l’Europe», ils n’en finissent pas de mépriser l’histoire -l’INRAP en est même à essayer de convaincre les Français qu’ils ont des ancêtres sarrasins. Dans ces conditions, est-il surprenant que la France ferme les yeux sur une réécriture de l’histoire au profit de l’islam?

 

Written by Noix Vomique

12 mai 2016 à 20 h 45 min

Publié dans Uncategorized

3 Réponses

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  1. évoquait le Temple et rappelait que le destin des Juifs est lié à celui de Jérusalem:
    Et des chrétiens.
    Et des Arabes.
    On n’en sort pas et c’est bien là le drame de ce pays.
    et un petit peuple, dont l’origine précéda celle de ces grands peuples, existe encore sans mélange dans les décombres de sa patrie. Si quelque chose, parmi les nations, porte le caractère du miracle, nous pensons que ce caractère est ici.
    Parler de miracle pour un pays qui vit dans la guerre perpétuelle avec ses voisins est un peu osé.
    Les chrétiens de Bethléem sont-ils au moins un peu mieux considérés que les bruyants palestiniens ?
    Il m’arrive d’en douter.

    Fredi M.

    12 mai 2016 at 23 h 57 min

    • Oui, Fredi, cette histoire est compliquée et on n’en sort pas. Ceci dit, le regain d’intérêt des Musulmans pour Jérusalem est récent et s’est développé parallèlement au nationalisme palestinien. Quant à Chateaubriand, il parle de « miracle » parce que, depuis l’Antiquité, de grands empires, tels les Babyloniens ou les Romains, ont voulu détruire la petite nation juive sans jamais y parvenir. Et il écrit cela en 1806…

      Je ne connais pas le sort des Chrétiens de Bethléem. Mais je suis persuadé qu’il vaut mieux être chrétien à Bethléem qu’à Mossoul

      Noix Vomique

      13 mai 2016 at 7 h 54 min

  2. L’ignorance en effet permet tout…en tout cas chez Moscovici
    il ne peut pas s’agir d’ignorance!
    Cela dit, rien d’étonnant à ce que la France prenne fait et cause
    dans cette controverse, elle est consciente de ce que sera son
    avenir…
    Amitiés.

    nouratinbis

    22 mai 2016 at 17 h 57 min


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