Noix Vomique

Archive for octobre 2016

Les élus et les damnés

with 2 comments

12743928_438673009658764_5700402652676816384_n

C’est l’histoire d’un commencement, à Londres, en 1976, alors que le vieux monde semblait sur le point de s’écrouler; l’histoire de quatre gars réunis par le destin et par l’envie de faire de la musique. Quarante ans plus tard, les Damned sont toujours là. La line-up a connu, évidemment, des changements, mais Dave Vanian et Captain Sensible tiennent toujours la baraque. Ils étaient loin d’imaginer, lorsque l’aventure a démarré, que les Damned dureraient aussi longtemps. Ainsi, dans l’une des premières interviews qu’il accorda, pour Sniffin’ Glue, Dave Vanian avait des doutes: « Ça peut durer quelques mois, ça peut durer un an avec un peu de chance ». C’était cela, être punk: être incapable de se projeter dans l’avenir.

Au début, il y avait Brian James. Inconditionnel des Stooges, du MC5, et encore des New York Dolls, il était exilé depuis plusieurs années à Bruxelles avec son groupe, Bastard, dans l’espoir d’être mieux entendu qu’en Angleterre. Il avait une idée précise de la musique qu’il voulait jouer mais, désabusé, il revint à Londres en décembre 1975 et commença à éplucher les petites annonces du Melody Maker. Les London SS, réunis par un étudiant en art, Mick Jones, n’en finissaient pas d’auditionner des musiciens: ils recherchaient un second guitariste; Brian James se présenta et fut recruté. Ils avaient également passé une annonce pour trouver un batteur: ils engagèrent ainsi Chris Millar, que l’on surnommera Rat Scabies parce qu’on le soupçonnait d’avoir eu la gale. Un jour, Brian James lui joua une suite d’accords qu’il avait trouvée à l’époque de Bastard et dont il ne savait que faire: Rat Scabies se mit aussitôt à marteler rapidement sa batterie et la magie opéra: l’ébauche de “New Rose” était tracée; Brian James avait enfin trouvé le batteur qui lui convenait et qui allait influencer son écriture. L’entente était parfaite; ils décidèrent donc en janvier 1976 de quitter les London SS pour former les Subterraneans. C’est que la scène londonienne connaissait soudain une effervescence extraordinaire: les groupes se faisaient, se défaisaient; beaucoup étaient éphémères. Ce bouillonement était-il l’antidote à la morosité ambiante? Les années 1970 étaient déprimées: après le choc pétrolier de 1973, la crise économique qui frappait la Grande-Bretagne avait atteint son paroxysme en 1975 -la production industrielle s’était effondrée, le chômage était dantesque et l’inflation galopante. La Grande-Bretagne prenait subitement conscience de son déclin: son modèle de société, édifié par les travaillistes au lendemain de la seconde guerre mondiale, lorsque la croissance permettait de renforcer l’État-providence, ne fonctionnait plus. Le ministre travailliste Anthony Crosland l’avait admis:  « la fête est finie ». C’est donc dans cette atmosphère de décadence que le mouvement punk se développa à Londres, particulièrement aux abords de Kings Road, où se trouvait la boutique de Malcolm McLaren et Vivienne Westwood.

Malcolm McLaren proposa à l’une de ses anciennes vendeuses, Chrissie Hynde, et à Rat Scabies, qu’il avait rencontré dans une boîte, de former un groupe, les Masters of the Backside. Ils recrutèrent deux chanteurs, un blond et un brun: le brun, David Lett, fan d’Alice Cooper, prétendait être fossoyeur et son expérience de chanteur se limitait à des groupes obscurs du Hertfordshire. Enfin, pour tenir la basse, Rat Scabies appela un gars avec qui il avait travaillé à nettoyer les chiottes du Croydon Fairfield Hall: Ray Burns, qui deviendra Captain Sensible -il avait les cheveux longs et l’air d’un hippie, ce qui désola Malcom McLaren et Chrissie Hynde. Les Masters of the Backside ne donnèrent qu’un seul concert, sous le porche d’une église, à Lisson Grove, puis Malcolm McLaren s’en désintéressa. Rat Scabies se concentra alors sur les Subterraneans avec Brian James, il amena avec lui Captain Sensible et David Lett qui changea son nom en Dave Vanian, et ils décidèrent de s’appeler The Damned, d’après le film de Luchino Visconti.

Ensuite, tout est allé très vite. Durant les premières répétitions, Brian James faisait écouter aux autres les disques des Stooges; ils s’essayaient à jouer des trucs des années soixante. Brian James composa rapidement un certain nombre de chansons, dans la veine de “Fish”, qu’il avait écrite pour les London SS: non seulement il avait des idées; mais il avait aussi un son extraordinaire, avec une façon bien à lui, à la fois désinvolte et exaspérée, de plaquer les accords sur le manche de sa guitare -il donnait l’impression d’un joueur de jazz égaré dans un groupe de rock. Le 6 juillet, les Damned donnèrent leur premier concert, en première partie des Sex Pistols, au 100 Club. Ils jouèrent “1 Of The 2”, “New Rose”, “Alone”, “Help”, “Fan Club”, “I Feel Alright”, “Feel The Pain”, “Fish”, “I Fall”, “Circles”, “See Her Tonite” et “So Messed Up”. Deux jours plus tôt, pour la première fois à Londres, les Ramones avaient fait sensation et il s’agissait maintenant de surenchérir. Les Damned jouaient leurs chansons à toute berzingue, sans laisser le temps au public de reprendre son souffle. Lors de leur troisième concert, aux Nashville Rooms, en première partie de Salt, un groupe de rhythm’n’blues, ils se produisirent devant un parterre de hippies médusés -ils continuèrent à jouer malgré la pluie de canettes qui s’abattit sur eux. Dans la salle se trouvait Jake Riviera, qui venait de fonder le label Stiff Records avec Dave Robinson: il fut estomaqué et leur dégota une place pour le premier festival punk de Mont-de-Marsan, organisé à la fin du mois d’août par Marc Zermati. Les Damned remplaçaient les Sex Pistols, exclus à la suite d’incidents violents, et partageaient la tête d’affiche avec Eddie and the Hot Rods: ils jouèrent le 21 août dans les arènes de Mont-de-Marsan, sous un soleil de plomb.

L’été était extrêmement chaud et sec. Alors que le beau temps avait d’abord fait oublier les problèmes politiques et sociaux de la Grande-Bretagne, la sécheresse, en se prolongeant, contribua à renforcer l’impression de vivre des temps apocalyptiques. Fin août, le carnaval de Notting Hill dégénéra en émeute: de jeunes Jamaïcains en colère affrontèrent les policiers, rejouant d’une certaine façon le soulèvement des Noirs à Detroit en 1967. Les Clash, impressionnés, s’en inspireront pour écrire “White Riot”: comme à Detroit, où les troubles avaient amené les jeunes Blancs tels que le MC5 ou les Stooges à inventer leur propre extrémisme, et à l’exprimer dans la musique, cet été 1976 était sûrement propice à l’explosion du mouvement punk.

De retour à Londres, en septembre, les Damned reçurent une offre qui ne se refusait pas: Jake Riviera leur proposait d’enregistrer un premier single pour Stiff Records. Captain Sensible eût volontiers choisi “I Fall”, parce que c’était le morceau le plus rapide, mais les autres estimaient que “New Rose” pouvait faire un meilleur single. Ils se rendirent donc au studio Pathway, un modeste garage au fond d’une impasse, sur Grosvenor Avenue. Nick Lowe était leur producteur: il voulait saisir l’énergie qu’ils dégageaient sur scène, il apporta des provisions de cidre et les fit jouer. L’ingénieur du son, Barry Farmer, que l’on surnommait Bazza, connaissait bien la console de son studio et s’employa à trouver le son le plus direct possible: deux chansons, “New Rose” et “Help”, furent enregistrées en 4 heures, sur huit pistes, puis mixées en une journée. Le résultat est époustouflant: les roulements de batterie, le vrombissement de la guitare, la rapidité du jeu de basse, le ton déclamatoire de Dave Vanian -les Damned eux-mêmes n’en croyaient pas leurs oreilles. Le 22 octobre, c’est-à-dire un mois après avoir été enregistré, “New Rose” était dans les bacs et les Damned devenaient le premier groupe punk britannique à publier un single. Dans l’histoire de la pop music, après des années de rock progressif, “New Rose” marque assurément une rupture: au début de la chanson, lorsque Rat Scabies se met à marteler rapidement ses toms, n’est-il pas en train de battre le rappel pour annoncer que le temps des hippies est révolu? Cependant, contrairement aux Sex Pistols, les Damned ne cherchaient pas à anéantir le rock: ils voulaient lui rendre sa fraîcheur originelle. En face A, “New Rose” est introduite de la même façon qu’un vieux morceau des Shangri-La’s, “Leader of the Pack”, avec cette question, prononcée d’un air détaché par Dave Vanian: “Is she really going out with him?” Sur la face B, la reprise du “Help” des Beatles, expédiée en une minute quarante, eût été un sacrilège si la chanson avait été massacrée, mais les Damned réussirent à lui insuffler la dimension dramatique qu’elle méritait. En fait, la référence à la légèreté des Shangri-las et la reprise des Beatles indiquent que les Damned et Nick Lowe avaient aussi voulu retrouver l’époque glorieuse des sixties. Tout au long de leur carrière, sur scène ou sur vinyle, les Damned ne se sont jamais privés de jouer des morceaux des Stooges, des Who, du MC5, de Jefferson Airplaine, des Rolling Stones, des Troggs, des Electric Prunes, de Barry Ryan, de Love ou encore des Seeds: autant de chansons qui nous ramènent aux années soixante et à un supposé âge d’or du rock -les Damned ont toujours aimé le rock garage américain, un peu comme des cinéphiles qui aiment d’obscures séries B, et ils enregistrèrent en 1984, sous le pseudonyme de Naz Nomad and the Nightmares, des reprises psychédéliques qui constituaient la prétendue bande originale d’un film imaginaire.

Après la parution de “New Rose”, les concerts se succédèrent; les Damned montaient sur scène bourrés ou défoncés, et leurs shows étaient chaotiques, presque abstraits. Le spectacle était assuré par Dave Vanian, grimé en vampire, qui courait, rampait et sautait comme un possédé, et par Captain Sensible, qui faisait l’andouille en tutu ou déguisé en infirmière, quand il ne finissait pas tout simplement à poil. Début décembre, ils prirent la route avec les Sex Pistols et les Clash: la tournée Anarchie In The UK fut calamiteuse -20 dates sur 27 furent annulées; la relations entre les groupes était à couteaux tirés et les Damned furent virés par Malcolm McLaren après le premier concert, à Leeds. En janvier 1977, ils entrèrent à nouveau en studio pour Stiff, toujours à Pathway, sous la direction de Nick Lowe. Comme toutes les chansons avaient été rodées sur scène, ils enregistrèrent leur premier album très rapidement, en dix jours, sur huit pistes, et le savoir-faire de Bazza permit d’obtenir un son puissant et abrupt. Damned Damned Damned sortit le 18 février, alors que les Damned étaient en tournée avec le T-Rex de Marc Bolan: c’était le premier album punk d’un groupe britannique et il était réellement sensationnel. Quarante ans plus tard, il a gardé une fraîcheur que beaucoup de disques de cette époque ont perdue.

Les jeunes gens branchés qui achetaient des fringues dans la boutique de Malcom McLaren ne pardonnèrent jamais aux Damned d’avoir publié un album avant les Sex Pistols. Aussi, les Damned ne furent jamais à la mode: ils n’avaient pas de look, ils n’étaient pas politisés et n’étaient même pas scandaleux. Après la sensation de Damned Damned Damned, la presse les ignora; elle leur reprochait d’être des guignols et leur préférait les Sex Pistols ou les Clash. Mais les Damned s’en cognaient et, dans l’indifférence la plus totale, ils continuèrent à enregistrer des albums fabuleux -« Machine Gun Etiquette », « The Black Album », « Strawberries » ou encore « Grave Disorder ». Losers magnifiques, ils avaient acquis un noyau de fans qui leur restait fidèle; cela leur suffisait. Dans England’s dreaming (Allia, 2002), qui est certainement le meilleur livre sur cette époque, Jon Savage résume: « Les Damned étaient les enfants terribles du punk: leur absence de calcul et leur besoin de s’amuser à tout prix voulaient aussi dire que leur rapide ascension était entravée par l’impossibilité de planifier quoi que ce soit. Alors que les autres groupes faisaient attention à leurs faits et gestes (ou se faisaient conseiller par d’autres), les Damned se foutaient complètement de tout ça et tiraient la langue au monde comme s’il n’y avaient pas de lendemains ». Quarante ans plus tard, ils sont toujours là.

Written by Noix Vomique

31 octobre 2016 at 14 02 35 103510

Publié dans Uncategorized

New Rose

with 8 comments

.

Cela fait quarante ans aujourd’hui ; et le New Rose des Damned est toujours aussi magnifique.

Written by Noix Vomique

22 octobre 2016 at 17 05 11 101110

Publié dans Uncategorized

Détail

with 13 comments

journee-de-lemigration

Propagande algérienne relayée par une fonctionnaire française.

Chaque 17 octobre, un devoir de mémoire un peu particulier nous impose le souvenir d’une manifestation du FLN, à Paris en 1961, brutalement réprimée par la police. Ce soir-là, en réponse au couvre-feu décrété par le gouvernement, le FLN avait en effet convoqué une manifestation sur les Champs-Élysées. La police chargea violemment les manifestants; le lendemain, la préfecture de police annonça qu’il y avait eu 2 morts et 44 blessés. Plus de 11000 Algériens avaient été arrêtés dans la nuit;  ils furent transportés au Palais des Sports de la Porte de Versailles où des policiers se livrèrent à des brutalités inouïes. Contrairement à ce que certains voudraient nous faire croire, la version officielle fut tout-de-suite remise en question. Lors de la seconde séance de l’Assemblée nationale du 30 octobre 1961, le socialiste Maurice Pic demanda une enquête parlementaire car, expliqua-t-il, « toute la presse fait état, depuis quelques jours, d’éléments nouveaux et inquiétants, d’éléments d’ailleurs jusqu’à présent incontrôlés. On parle d’excès, d’exaction, de dizaines de morts ». Quelques minutes plus tard, le centriste Eugène-Claudius Petit dénonçait les violences policières: il décrivit celles dont il avait eu connaissance et ironisa sur le chiffre de deux morts. Le temps passa: après l’indépendance de l’Algérie, les événements du 17 octobre 1961 tombèrent dans l’oubli. Il fallut attendre une vingtaine d’années pour qu’ils réapparaissent dans des journaux comme Libération ou L’Humanité et la rumeur qu’il y avait eu plus de deux cents victimes commença à se diffuser. Aujourd’hui, les médias répétent en boucle que la police aurait assassiné plusieurs centaines d’Algériens. Sur Twitter, une série de tweets a été publiée lundi par deux enseignantes, Laurence de Cock et Mathilde Larrère -dernièrement, elles ont un peu tendance à la ramener dans les médias, toujours attentives à jouer les grandes professionnelles de l’histoire, ce qui en deviendrait presque suspect. Elles parlent également de « 150 morts, peut-être 200 ». Personnellement, le nombre de morts, je n’en ai rien à cogner, c’est un détail, mais soudain, j’ai furieusement envie d’être tatillon.

Dans leurs tweets, nos deux historiennes mentionnent Meurtres pour mémoire, le roman médiocre que Didier Daeninckx a publié en 1984, ou encore La bataille de Paris, le livre du militant communiste Jean-Luc Einaudi, ancien rédacteur au journal L’Humanité rouge, qui avança en 1991 le chiffre de 393 victimes. En revanche, et c’est symptomatique de leur positionnement idéologique, elles ignorent superbement l’historien Jean-Paul Brunet -certainement parce que ses travaux vont à l’encontre des ragots qu’elles ont choisi de colporter. En effet, dans Police contre FLN (Paris, Flammarion, 1999) Jean-Paul Brunet a minutieusement étudié la répression policière de la manifestation du 17 octobre et il conclut qu’elle n’a fait que trente, voire cinquante morts. C’est déjà beaucoup, mais on est loin du chiffre de deux cents morts répété ici ou là. Ces conclusions valurent à Jean-Paul Brunet d’être violemment attaqué par une certaine gauche -son livre fut cependant défendu en 2004 par Serge Berstein dans la Revue d’histoire moderne et contemporaine: «cet ouvrage, sévère pour la police comme pour le préfet Papon, mais qui montre également comment le terrorisme du FLN suscite chez les policiers crainte et haine, a provoqué une polémique, difficilement compréhensible, de la part d’historiens militants pour qui la confrontation des sources n’est certes pas la vertu essentielle du métier d’historien » (no51-1, p. 233).

En historien rigoureux, Jean-Paul Brunet, a travaillé sans a priori et avec méthode: il a consulté les archives de l’institut médico-légal, il s’est également appuyé sur les rapports de police et toutes les procédures judiciaires ouvertes après une mort suspecte ou une tentative d’homicide, sources qu’il a croisées et soumises à un examen critique, puisqu’elles émanent d’instances qui ne sont pas forcément neutres, et il a pu établir avec certitude que les centaines de victimes algériennes recensées par Jean-Luc Einaudi n’avaient rien à voir, dans leur grande majorité, avec la répression policière -leur mort, d’après les registres de l’Institut médico-légal, était antérieure au 17 octobre! Jean-Paul Brunet explique : « Certains cadavres sont ceux de harkis ou d’anciens harkis, de membres ou d’anciens membres du Mouvement National Algérien, de « traîtres » divers refusant d’obéir aux directives du FLN : anciens combattants de l’armée française, maris de métropolitaines refusant de rejoindre le FLN ; Algériens refusant de payer la capitation mensuelle exigée par le Front ; Algériens rétifs à la loi coranique, par exemple s’adonnant à la boisson et refusant de s’amender, ou faisant appel aux tribunaux français pour régler un litige ». En fait, le soi-disant tabou qui entoure la répression du 17 octobre 1961 sert surtout à dissimuler un autre tabou: les assassinats d’Algériens qui ne partageaient pas les vues du FLN. Et c’est là que le travail de Jean-Paul Brunet, en contextualisant la répression du 17 octobre 1961, est intéressant: la manifestation du FLN entrait dans une stratégie du pire, qui visait à importer le conflit algérien sur le territoire métropolitain. Le livre de Jean-Paul Brunet décrit la véritable guerre que se livraient policiers et nationalistes algériens. Il insiste sur « l’engrenage infernal » qui s’était mis en place : les policiers étaient visés par les attentats du FLN  et, après 47 tués et 140 blessés, un véritable racisme anti-algérien s’était développé dans les rangs de la police; les travailleurs algériens, rapidement assimilés à des terroristes, étaient victimes de « sévices au quotidien » dans les commissariats de police.

La posture de l’anticolonialiste, au vingt-et-unième siècle, est facile. Certains en sont à croire que la guerre d’Algérie n’est pas finie -sans doute est-ce pour cela qu’ils ont du mal à dissimuler leur sympathie pour le terrorisme. D’autres se lancent dans une surenchère victimaire. Mais, en exagérant volontairement le chiffre des victimes du 17 octobre 1961, les « historiens militants » se discréditent. Surtout, leur mensonge risque également de jeter le doute sur la brutalité pourtant incontestable de la répression policière. C’est ballot.

Written by Noix Vomique

18 octobre 2016 at 21 09 48 104810

Publié dans Uncategorized

Hastings

with 7 comments

Tapisserie de Bayeux - Scène 57 : La mort d'Harold

La mort d’Harold (tapisserie de Bayeux, scène 57)

Je ne voudrais pas rivaliser avec Dimitri Casali, qui ne cesse de se lamenter que nos grands hommes disparaissent des programmes scolaires, mais tout-de-même: il est regrettable que l’éducation nationale ignore un personnage comme Guillaume le Conquérant. La mémoire historique est certes sélective et François Hollande, d’habitude toujours prêt à commémorer quelque chose, du moment que le sang a coulé, a bien sûr négligé de célébrer les 950 ans de la bataille d’Hastings. En revanche, outre-Manche, le 14 octobre 1066 reste une date fondamentale: Hastings est pour les Anglais comme le baptême de Clovis pour nous, le point de départ d’une nation. On fait ce que l’on veut des programmes scolaires, et rien ne m’empêchera d’évoquer l’histoire de Guillaume et d’Hastings avec les élèves de 5ème et de seconde, peut-être même les Terminales -cela devrait les intéresser comme cela m’avait passionné, enfant, lorsque je passais mes vacances d’été entre le château de Caen et la tapisserie de Bayeux.

Devenu duc de Normandie alors qu’il n’était qu’un gamin, après la mort en 1035 de son père en Terre sainte, Guillaume affirma rapidement sa personnalité. Au milieu du XIème siècle, la Normandie vivait dans la prospérité, car l’agriculture et l’industrie du fer y étaient des activités florissantes, et le duc de Normandie, personnage puissant, commençait à porter ombrage à son suzerain, le roi des Francs. Henri Ier avait d’abord aidé le jeune duc à vaincre la rébellion des barons normands puis à lutter contre les ambitions du duc d’Anjou, mais il renversa les alliances en 1052 et s’allia à Geoffroy d’Anjou. Sans doute avait-il vu d’un mauvais oeil le mariage de Guillaume avec Mathilde, la fille du comte de Flandre. Mais le roi de France n’était pas de taille à affronter le duc de Normandie: son armée fut sévèrement défaite par les Normands à Mortemer en 1054 puis à Varaville en 1057, et, penaud, il ne lui restait qu’à se désintéresser des affaires du duc.

Au même moment, les Anglais n’en finissaient pas de subir les invasions vikings. Le roi Knut du Danemark s’empara de la couronne d’Angleterre en 1016 ; il se maria avec Emma de Normandie, la veuve d’Æthelred le Malavisé, le roi précédent, qui avait régné sur l’Angleterre de 978 à 1016, et ils eurent un fils, Hardeknud, qui devint roi à son tour en 1040. Sacrée Emma: elle fut reine d’Angleterre deux fois de suite, après avoir épousé deux souverains différents! Depuis 1016, Alfred et Edouard, les fils qu’elle avait eus avec Æthelred, étaient réfugiés chez leur oncle, le duc de Normandie, et caressaient l’idée de reprendre la couronne d’Angleterre. Hardeknud mourut prématurément, sans descendant, en 1042. Il venait d’inviter son demi-frère Edouard à revenir de son exil normand; celui-ci, soutenu par les grands du royaume, se fit donc couronner dans la cathédrale de Winchester en 1043. Edouard était d’une grande piété, ce qui lui valut le surnom de Confesseur, et on rapporte qu’il ne consomma jamais son mariage: il n’eut pas de descendance. Aussi, il désigna Guillaume de Normandie comme héritier. Pour officialiser ce choix, en 1064, il dépêcha son beau-frère Harold Godwin auprès de Guillaume: la tapisserie de Bayeux nous montre ainsi Harold, la main sur des reliques, en train de prêter serment de fidélité au duc de Normandie. Mais, le 6 janvier 1066, le lendemain de la mort d’Edouard, Harold se fit couronner roi, à la surprise générale: sur son lit de mort, Edouard l’aurait en effet désigné pour lui succéder. En Normandie, il ne faisait aucun doute qu’il était un usurpateur. Le problème était juridique: selon le droit normand, seule comptait la première désignation; pour les anglais, qui s’appuyaient sur le droit romain, la dernière désignation effaçait les précédentes. Guillaume n’avait pas l’intention de céder: il allait s’en remettre au droit de la guerre, le jus belli, qui efface tous les arguments juridiques. Sur le champ de bataille, c’était donc Dieu qui trancherait.

Guillaume passa tout l’été 1066 à préparer l’invasion de l’Angleterre et un extraordinaire campement militaire se développa le long de l’estuaire de Dives-sur-Mer. La tapisserie de Bayeux nous montre longuement ces préparatifs: alors que plus de six cents navires mouillaient le long de la côte, trois cents bateaux supplémentaires furent construits -des bateaux dans la tradition viking, sans quille, pour pouvoir s’échouer sur la plage, effilés et rapides, qui pouvaient transporter une centaine d’hommes; plus de 10000 soldats et 5000 chevaux furent réunis, on accumula des tonnes de vivres et des barriques de vin, du foin pour les chevaux et, bien sûr, des armes de jet. Mi-septembre, la flotte du duc quittait Dives pour se rapprocher de son objectif: elle remonta la Manche jusqu’à Saint-Valéry-sur-Somme, où elle allait attendre le moment de l’assaut. Le 25 septembre, l’armée d’Harold remporta près de York une victoire contre les Norvégiens; concentrée dans le nord de l’Angleterre, elle laissait le sud sans défense. Pour Guillaume, c’était le moment de lancer l’attaque: son armée traversa la Manche et débarqua dans la baie de Pevensey. Dans la nuit du 13 au 14 octobre, elle prit la direction de Londres et s’engagea sur la route dite du Pommier gris, à une quinzaine de kilomètres d’Hastings. L’armée d’Harold avait eu le temps de rappliquer; elle attendait les Normands au sommet de la colline de Senlac. La bataille débuta dans la matinée: Guillaume envoya ses archers; en vain. Les javelots anglais tuèrent de nombreux Normands; Guillaume feignit alors de reculer. Les Anglais prirent confiance et commirent l’erreur de descendre de la colline: ils se retrouvèrent pris au piège, encerclés par les troupes de Guillaume. On estime que deux mille soldats anglais furent massacrés. Cependant, le sort de la bataille n’était pas joué: une partie de l’armée anglaise était restée sur la colline, avec Harold, qui avait été blessé à l’oeil par une flèche. Pour en finir, car la bataille s’éternisait, et ce n’était pas habituel à cette époque, Guillaume décida qu’il fallait tuer Harold avant la tombée de la nuit: un commando de quatre chevaliers traversa les lignes anglaises et dessouda l’usurpateur. Guillaume avait gagné. Pour éviter que la tombe d’Harold ne devînt un lieu de pèlerinage, il ordonna que le corps fût enterré dans un endroit gardé secret, sur une falaise, non loin d’Hastings. Le souvenir d’Harold restera cependant vif: il est véritablement le personnage central de la tapisserie de Bayeux, où il est représenté ou nommé 48 fois -Guillaume ne l’est que 42 fois.

Une seule bataille avait livré l’île à Guillaume. Et pour que les choses soient bien claires, il se fit couronner roi d’Angleterre deux fois, le 25 décembre 1066, puis le jour de Pâques de l’année 1070. Entre ces deux dates, il créa des comtés, dont il confia l’administration à des normands; il fit également élever dans toute l’Angleterre des châteaux à motte pour affirmer son pouvoir. Plus tard, il réorganisa l’Église en créant de nouveaux évêchés, nomma les évêques et commanda la construction de nombreuses abbayes. En 1085, il procéda à un véritable inventaire du royaume: le Domesday Book, aujourd’hui conservé aux Archives nationales de Londres, est un document exceptionnel qui précise, pour chaque domaine, le nom du seigneur, le nombre de terres et d’habitants. Guillaume était un grand homme d’État. Quand il était en Angleterre, il confiait la gestion du duché de Normandie à sa chère Mathilde: loin d’être une Pénélope occupée à broder une tapisserie en attendant le retour de son mari, elle jouait un rôle politique et signait les actes de la chancellerie et les grandes chartes. La confiance était totale entre les deux époux: ils s’étaient mariés contre l’avis du Pape, parce qu’ils étaient cousins au cinquième degré, et pour obtenir son pardon, ils avaient fait construire deux abbayes à Caen -chacune leur servira ensuite de sépulture. Guillaume aimait sa femme: il n’eut jamais de concubine, ce qui était rare pour l’époque, et lorsqu’elle mourut, en 1083, il fut effondré et ne se remaria pas. Mathilde ne lui avait-elle pas offert un navire pour l’encourager à conquérir le trône d’Angleterre, le Mora, qu’elle avait fait armer à Barfleur durant l’été 1066?

Written by Noix Vomique

14 octobre 2016 at 17 05 19 101910

Publié dans Uncategorized

My Generation

with 21 comments

.

Au moment où il commence à rédiger ses Mémoires d’outre-tombe, comme si son destin était déjà achevé, Chateaubriand n’a qu’une quarantaine d’années. Se souvenant de son adolescence à Combourg, et de ces « amusements gothiques » qui mettaient le village en effervescence -la Quintaine, qui conservait la tradition des tournois d’antan, ou encore cette foire appelée l’Angevine, qui avait lieu tous les 4 septembre; il évoque les paysans en sabots et en braies, « hommes d’une France qui n’est plus », et il remarque : « j’ai été placé assez singulièrement dans la vie pour avoir assisté aux courses de la Quintaine et à la proclamation des Droits de l’Homme ». Les Mémoires lui permettent de relier les bouleversements extraordinaires de son époque à ceux qui marquent sa propre existence. Aussi, il reproduit les actes de décès de son père puis de sa mère: le premier date de 1786 et témoigne des moeurs de l’ancienne société ; le second, daté de l’an VI de la République, indique qu’une ère nouvelle a commencé. La Révolution est une rupture. Pour Chateaubriand, horrifié que l’on puisse commettre des massacres au nom de la liberté, la Révolution est aussi une véritable tragédie -les pages qu’il lui consacre sont terribles. Il sait cependant qu’elle est irréversible. Dans le chapitre 11 du livre septième, lorsqu’il regarde sur de vieilles cartes les anciennes colonies que la France a perdues, il en profite pour glisser l’une de ces réflexions dont il a le secret :

L’immobilité politique est impossible ; force est d’avancer avec l’intelligence humaine. Respectons la majesté du temps ; contemplons avec vénération les siècles écoulés, rendus sacrés par la mémoire et les vestiges de nos pères ; toutefois n’essayons pas de rétrograder vers eux, car ils n’ont plus rien de notre nature réelle, et, si nous prétendions les saisir, ils s’évanouiraient. Le chapitre de Notre-Dame d’Aix-la-Chapelle fit ouvrir, dit-on, vers l’an 1450, le tombeau de Charlemagne. On trouva l’empereur assis dans une chaise dorée, tenant dans ses mains de squelette le livre des Évangiles écrit en lettres d’or : devant lui étaient posés son sceptre et son bouclier d’or ; il avait au côté sa Joyeuse engainée dans un fourreau d’or. Sur sa tête, qu’une chaîne d’or forçait à rester droite, était un suaire qui couvrait ce qui fut son visage et que surmontait une couronne. On toucha le fantôme ; il tomba en poussière.

Cette vérité, qui donne sacrément envie de se servir un autre verre de scotch, n’est pas toujours facile à admettre : le passé est passé ; nous ne le retrouverons jamais et la vie doit continuer. Aujourd’hui, à l’instar de la génération de Chateaubriand, cette génération qu’il qualifiait lui-même de « perdue », nous vivons une nouvelle cassure, beaucoup moins brutale que celle occasionnée par la Révolution, car elle se confond avec la durée de nos vies. Ça ressemble de plus en plus à la fin de l’empire romain d’Occident. Sommes-nous à blâmer? Nous achèverons nos jours dans une société qui n’aura rien à voir avec celle de notre enfance : la France que nous avons connue n’existera plus ; j’espère seulement que nous lutterons pour que son souvenir subsiste.

Written by Noix Vomique

7 octobre 2016 at 13 01 54 105410

Publié dans Uncategorized

Le camp du Bien

with 8 comments

001069662.

Les conventionnels se piquaient d’être les plus bénins des hommes: bons pères, bons fils, bons maris, ils menaient promener les petits enfants ; ils leur servaient de nourrices ; ils pleuraient de tendresse à leurs simples jeux ; ils prenaient doucement dans leurs bras ces petits agneaux, afin de leur montrer le dada des charrettes qui conduisaient les victimes au supplice. Ils chantaient la nature, la paix, la pitié, la bienfaisance, la candeur, les vertus domestiques ; ces béats de philanthropie faisaient couper le cou à leurs voisins avec une extrême sensibilité, pour le plus grand bonheur de l’espèce humaine.

Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, Livre neuvième, chapitre 2.

Written by Noix Vomique

6 octobre 2016 at 12 12 01 100110

Publié dans Uncategorized