Noix Vomique

My Generation

with 21 comments

.

Au moment où il commence à rédiger ses Mémoires d’outre-tombe, comme si son destin était déjà achevé, Chateaubriand n’a qu’une quarantaine d’années. Se souvenant de son adolescence à Combourg, et de ces « amusements gothiques » qui mettaient le village en effervescence -la Quintaine, qui conservait la tradition des tournois d’antan, ou encore cette foire appelée l’Angevine, qui avait lieu tous les 4 septembre; il évoque les paysans en sabots et en braies, « hommes d’une France qui n’est plus », et il remarque : « j’ai été placé assez singulièrement dans la vie pour avoir assisté aux courses de la Quintaine et à la proclamation des Droits de l’Homme ». Les Mémoires lui permettent de relier les bouleversements extraordinaires de son époque à ceux qui marquent sa propre existence. Aussi, il reproduit les actes de décès de son père puis de sa mère: le premier date de 1786 et témoigne des moeurs de l’ancienne société ; le second, daté de l’an VI de la République, indique qu’une ère nouvelle a commencé. La Révolution est une rupture. Pour Chateaubriand, horrifié que l’on puisse commettre des massacres au nom de la liberté, la Révolution est aussi une véritable tragédie -les pages qu’il lui consacre sont terribles. Il sait cependant qu’elle est irréversible. Dans le chapitre 11 du livre septième, lorsqu’il regarde sur de vieilles cartes les anciennes colonies que la France a perdues, il en profite pour glisser l’une de ces réflexions dont il a le secret :

L’immobilité politique est impossible ; force est d’avancer avec l’intelligence humaine. Respectons la majesté du temps ; contemplons avec vénération les siècles écoulés, rendus sacrés par la mémoire et les vestiges de nos pères ; toutefois n’essayons pas de rétrograder vers eux, car ils n’ont plus rien de notre nature réelle, et, si nous prétendions les saisir, ils s’évanouiraient. Le chapitre de Notre-Dame d’Aix-la-Chapelle fit ouvrir, dit-on, vers l’an 1450, le tombeau de Charlemagne. On trouva l’empereur assis dans une chaise dorée, tenant dans ses mains de squelette le livre des Évangiles écrit en lettres d’or : devant lui étaient posés son sceptre et son bouclier d’or ; il avait au côté sa Joyeuse engainée dans un fourreau d’or. Sur sa tête, qu’une chaîne d’or forçait à rester droite, était un suaire qui couvrait ce qui fut son visage et que surmontait une couronne. On toucha le fantôme ; il tomba en poussière.

Cette vérité, qui donne sacrément envie de se servir un autre verre de scotch, n’est pas toujours facile à admettre : le passé est passé ; nous ne le retrouverons jamais et la vie doit continuer. Aujourd’hui, à l’instar de la génération de Chateaubriand, cette génération qu’il qualifiait lui-même de « perdue », nous vivons une nouvelle cassure, beaucoup moins brutale que celle occasionnée par la Révolution, car elle se confond avec la durée de nos vies. Ça ressemble de plus en plus à la fin de l’empire romain d’Occident. Sommes-nous à blâmer? Nous achèverons nos jours dans une société qui n’aura rien à voir avec celle de notre enfance : la France que nous avons connue n’existera plus ; j’espère seulement que nous lutterons pour que son souvenir subsiste.

Written by Noix Vomique

7 octobre 2016 à 13 h 54 min

Publié dans Uncategorized

21 Réponses

Subscribe to comments with RSS.

  1. Je ne puis qu’adhérer aux propos du vicomte et (en partie) aux vôtres. C’est pourquoi les termes « réactionnaire » et « progressiste » sont inappropriés. Qu’on le veuille ou non, on avance. Ce qui fait la différence, c’est les buts qu’on s’assigne. Entre la table rase et l’inscription dans une tradition, il faut choisir. La catastrophe finale ne me semble aucunement irrémédiable.

    jacquesetienne

    7 octobre 2016 at 14 h 23 min

    • Jacques, j’admire votre optimisme!

      Noix Vomique

      7 octobre 2016 at 15 h 28 min

    • La catastrophe finale n’est pas devant nous : nous sommes en plein dedans, elle est déjà en train de se produire. Car il est rare que les catastrophes se produisent en un jour ; en tout cas, jamais celles qui sont irrémédiables et irréversibles. L’Occident est actuellement en unité de soins palliatifs : c’est pourquoi nous trouvons encore à la vie quelque douceur…

      didiergoux

      7 octobre 2016 at 17 h 25 min

      • Didier, c’est exactement cela: la catastrophe a beau se préciser, il est heureux que nous trouvions encore à la vie quelque douceur! Lorsque le Titanic coulait, j’imagine bien que certains passagers appréciaient encore la musique de l’orchestre.

        Noix Vomique

        8 octobre 2016 at 22 h 17 min

        • Bonjour Noix Vomique,

          Ben oui, c’est normal, vu ce qui les attendait. Je serais moi-même tout à fait disposé à écouter attentivement du Mireille Mathieu si cela pouvait reculer le moment du plongeon dans l’eau glacée.

          tschok

          17 octobre 2016 at 17 h 26 min

  2. « Retarder, c’est encore vivre. » (Lord Salisbury)

    Pensez au Moyen Age et au mythe de la translatio studii. Il n’y a pas de véritable rupture dans l’histoire. Les couches se superposent, comme en archéologie.

    Sébastien

    7 octobre 2016 at 19 h 11 min

    • Sébastien, l’idée des couches qui se superposent, comme en archéologie, est convaincante. Je crois que les vraies ruptures sont rares et elles sont d’abord perçues comme telles parce ceux qui les vivent. Ceux qui ont vécu la révolution française ont compris qu’il s’agissait d’une rupture. Mais, avec le recul, lorsqu’on porte un regard sur la longue durée, on perçoit des couches qui s’ajoutent les unes aux autres: la révolution n’a pas empêché la restauration, etc.

      Quant à la translatio studii, j’ai bien peur que ce ne soit pas la lumière, mais plutôt l’obscurantisme qui voyage aujourd’hui d’est en ouest…

      Noix Vomique

      8 octobre 2016 at 22 h 25 min

  3. L’Occident est actuellement en unité de soins palliatifs : c’est pourquoi nous trouvons encore à la vie quelque douceur…

    C’est mot pour mot la façon qu’a un ami très cher de décrire notre pays.
    Je me désole de savoir que je ne connaîtrai pas la suite, renaissance ou chaos total ? De ce point de vue JE a raison et l’image de Charlemagne d’une cruelle beauté. Par ailleurs je signale à notre hôte que la France de mon enfance n’existe déjà plus, que bien des révolutions silencieuses se sont accomplies depuis mon enfance à commencer par la fin du monde paysan.

    Fredi M.

    7 octobre 2016 at 22 h 15 min

    • Fredi, oui, vous avez raison, je ne suis pas si vieux et la France de mon enfance n’existe déjà plus… Ma grand-mère a 95 ans -en pleine forme, elle vit encore seule ; et elle a entrepris il y a quelques années d’écrire ses mémoires, que je publierai peut-être un jour sur ce blog: la France de son enfance semble déjà appartenir à une histoire très lointaine. La meilleure façon de résister au temps consisterait-elle à en épouser le mouvement?

      Noix Vomique

      8 octobre 2016 at 22 h 28 min

      • « Le bureau sur lequel j’écris est une vieille mée, achetée il y a longtemps en Mayenne. Les pieds, qui posaient directement sur le sol humide, ont été dévorés par les vers, et il m’a fallu les remplacer.
        Le plateau , raclé chaque fois, servait à pétrir le pain. Il a, sous lui, deux tiroirs, grands et profonds, à gauche et à droite, qui conservaient les miches modelées, pour faire lever la pâte en attendant de les mettre au four.
        Parfois aussi, dans l’un des deux, on déposait le nouveau-né, qui restait ainsi, bien calé, sous le regard de sa mère qui travaillait. (…) C’est dans le fournil aussi qu’on faisait la lessive. Le mot vient de four. On dit que le mot « mée », probablement, vient de mère. »

        Jean Clair, « La part de l’ange – Journal, 2012-2015 », Gallimard, 2016

        Bon dimanche

        Claude

        16 octobre 2016 at 13 h 28 min

  4. Les couches se superposent, comme en archéologie.

    C’est également vrai.
    Et puis j’ajoute que de tous temps il s’est trouvé des écrivains, des poètes, pour décrire la fin d’un monde : le leur.
    Mais où sont les neiges d’antan ?

    Fredi M.

    7 octobre 2016 at 22 h 18 min

  5. La métaphore est si belle qu’on a envie de laisser dire, mais l’anecdote citée par Chateaubriand est inexacte. Les restes de Charlemagne existent toujours, il ont été sertis dans de superbes reliquaires que tout un chacun peut admirer à Aix-la-Chapelle. Victor Hugo, ayant visité les lieux, a d’ailleurs écrit d’autres bêtises à leur sujet :

    « Une armoire de bois peinte en gris avec filets d’or, ornée à son sommet de quelques-uns de ces anges pareils à des amours dont je parlais tout à l’heure, voilà aujourd’hui le tombeau de ce Charles qui rayonne jusqu’à nous à travers dix siècles, et qui n’est sorti de ce monde qu’après avoir enveloppé son nom, pour une double immortalité, de ces deux mots, sanctus, magnus, saint et grand, les deux plus augustes épithètes dont le ciel et la terre puissent couronner une tête humaine !

    Une chose qui étonne, c’est la grandeur matérielle de ce crâne et de ce bras ; grandia ossa. Charlemagne, en effet, était un de ces très rares grands hommes qui sont aussi des hommes grands. Le fils de Pépin le Bref était colosse par le corps comme par l’intelligence. Il avait en hauteur sept fois la longueur de son pied, lequel est devenu mesure. C’est ce pied de roi, ce pied de Charlemagne, que nous venons de remplacer platement par le mètre, sacrifiant ainsi d’un seul coup l’histoire, la poésie et la langue à je ne sais quelle invention dont le genre humain s’était passé six mille ans et qu’on appelle système décimal.

    L’ouverture de cette armoire cause du reste une sorte d’éblouissement, tant elle est resplendissante d’orfèvreries. Les battants en sont couverts à l’intérieur de peintures sur fond d’or, parmi lesquelles j’ai remarqué huit admirables panneaux qui sont évidemment d’Albert Durer. Outre le crâne et le bras, l’armoire contient : le cor de Charlemagne, énorme dent d’éléphant évidée et sculptée curieusement vers le gros bout ; la croix de Charlemagne, bijou où est enchâssé un morceau de la vraie croix et que l’empereur avait à son cou dans son tombeau ; un charmant ostensoir de la renaissance donné par Charles-Quint, et gâté au siècle dernier par un surcroît d’ornements sans goût ; les quatorze plaques d’or couvertes de sculptures byzantines qui ornaient le fauteuil de marbre du grand empereur ; un ostensoir donné par Philippe II, qui reproduit le profil du dôme de Milan ; la corde dont fut lié Jésus-Christ pendant la flagellation ; un morceau de l’éponge imbibée de fiel dont on l’abreuva sur la croix ; enfin la ceinture de la sainte vierge, en tricot, et la ceinture de Jésus-Christ, en cuir. Cette petite lanière, tordue et roulée sur elle-même comme un fouet d’écolier, a occupé trois empereurs ; de Constantin, lequel apposa dessus son sigillum, qui y est encore et que j’y ai vu, elle est tombée à Haroun-al-Raschid, qui l’a donnée à Charlemagne.

    Tous ces objets vénérables sont enfermés dans d’étincelants reliquaires gothiques et byzantins, qui sont autant de chapelles, de flèches et de cathédrales microscopiques en or massif, auxquelles les saphirs, les émeraudes et les diamants tiennent lieu de vitraux.

    […]

    Un jour, je n’en doute pas, une pensée pieuse et sainte viendra à quelque roi ou à quelque empereur. On ôtera Charlemagne de l’armoire où des sacristains l’ont mis, et on le replacera dans sa tombe. On réunira religieusement tout ce qui reste de ce grand squelette. On lui rendra son caveau byzantin, ses portes de bronze, son sarcophage romain, son fauteuil de marbre exhaussé sur l’estrade de pierre et orné de quatorze plaques d’or. On reposera le diadème carlovingien sur ce crâne, la boule de l’empire sur ce bras, le manteau de drap d’or sur ces ossements. L’aigle d’airain reprendra fièrement sa place aux pieds de ce maître du monde. On disposera autour de l’estrade toutes les châsses d’orfèvrerie et de diamants comme les meubles et les coffres de cette dernière chambre royale ; et alors, — puisque l’église veut qu’on puisse contempler ses saints sous la forme que leur a donnée la mort, — par quelque lucarne étroite taillée dans l’épaisseur du mur et croisée de barreaux de fer, à la lueur d’une lampe suspendue à la voûte du sépulcre, le passant agenouillé pourra voir au haut de ces quatre marches blanches qu’aucun pied humain ne touchera plus, sur un fauteuil de marbre écaillé d’or, la couronne au front, le globe à la main, resplendir vaguement dans les ténèbres ce fantôme impérial qui aura été Charlemagne.

    Ce sera une grande apparition pour quiconque osera hasarder son regard dans ce caveau, et chacun emportera de cette tombe une grande pensée. On y viendra des extrémités de la terre, et toutes les espèces de penseurs y viendront. Charles, fils de Pépin, est en effet un de ces êtres complets qui regardent l’humanité par quatre faces. Pour l’histoire, c’est un grand homme comme Auguste et Sésostris ; pour la fable, c’est un paladin comme Roland, un magicien comme Merlin ; pour l’église, c’est un saint comme Jérôme et Pierre ; pour la philosophie, c’est la civilisation même qui se personnifie, qui se fait géant tous les mille ans pour traverser quelque profond abîme, les guerres civiles, la barbarie, les révolutions, et qui s’appelle alors tantôt César, tantôt Charlemagne, tantôt Napoléon.

    En 1804, au moment où Bonaparte devenait Napoléon, il visita Aix-la-Chapelle. Joséphine, qui l’accompagnait, eut le caprice de s’asseoir sur le fauteuil de marbre. L’empereur, qui par respect avait revêtu son grand uniforme, laissa faire cette créole. Lui resta immobile, debout, silencieux et découvert devant la chaise de Charlemagne.

    Chose remarquable, et qui me vient ici en passant, en 814 Charlemagne mourut. Mille ans après, en quelque sorte heure pour heure, en 1814, Napoléon tomba.

    Dans cette même année fatale, 1814, les souverains alliés firent leur visite à l’ombre du grand Charles. Alexandre de Russie, comme Napoléon, avait revêtu son grand uniforme ; Frédéric-Guillaume de Prusse portait la capote et la casquette de petite tenue ; François d’Autriche était en redingote et en chapeau rond. Le roi de Prusse monta deux des marches de marbre et se fit expliquer par le prévôt du chapitre les détails du couronnement des empereurs d’Allemagne. Les deux empereurs gardèrent le silence. »

    Je sais, là n’est pas la question. C’était la minute hors-sujet.

    Rémi

    8 octobre 2016 at 18 h 06 min

    • Merci Rémi! J’espérais secrètement que l’évocation de Charlemagne vous amènerait à intervenir! Je m’étais posé la question à propos de l’anecdote rapportée par Chateaubriand. D’où la tient-il? Lorsqu’il émigre et rejoint l’armée des princes, en 1792, il passe par Aix-la-Chapelle. Lui a-t-on alors raconté cette histoire du cadavre de Charlemagne qui tombe en poussière? Il raconte également que chaque nouveau roi de France, lorsqu’il était sacré, envoyait à Aix-la-Chapelle, pour couvrir le tombeau de Charlemagne, le drap mortuaire qui avait servi à ensevelir son prédécesseur. Il présente cela comme un geste vassalique ; j’ignorais cette tradition.

      Noix Vomique

      8 octobre 2016 at 22 h 44 min

      • Cette tradition est bien réelle, cependant c’était un geste non pas vassalique, mais pieux : les rois de France considéraient Charlemagne comme l’un des saints patrons de leur lignage et du royaume, à l’instar de saint Denis, entre autres. N’oublions pas que Charlemagne avait été canonisé, certes par un antipape, mais pendant tout le moyen âge personne n’a remis en question sa sainteté ! Plusieurs des objets précieux que l’on peut encore admirer à Aix étaient des cadeaux de nos rois à leur céleste protecteur.

        Rémi

        8 octobre 2016 at 23 h 44 min

        • Ah, merci pour ces précisions! Un jour, il faudrait que je vous invite à venir parler de Charlemagne à mes élèves! Il a fait son retour dans les programmes de 5ème; il faut en profiter.

          Noix Vomique

          9 octobre 2016 at 9 h 57 min

          • Ah, ce serait avec grand plaisir !

            Quand je parle de Charlemagne, mon grand souci est d’aider les gens à distinguer la Légende de l’Histoire, parce qu’il est vraiment à cheval sur les deux. Or, les deux sont passionnantes, les deux sont des sujets d’étude et d’intérêt absolument légitimes et louables, mais le mélange et la confusion des deux sont tout-à-fait nuisibles et malsains.

            Rémi

            9 octobre 2016 at 12 h 25 min

    • Pour ma part, je ne vois pas vraiment de qu’il y a de « bête » dans ce texte de Victor Hugo, par ailleurs superbement écrit.

      odp

      9 octobre 2016 at 19 h 44 min

      • Vous pensez vraiment que je me serais amusé à aller le rechercher si je le trouvais sans intérêt ?

        Rémi

        9 octobre 2016 at 20 h 44 min

  6. Nous essaierons en effet de porter témoignage de l’époque révolue…en espérant que nos successeurs, dont l’intérêt pour le passé apparaît plus que relatif, ne s’en foutent pas complètement.
    D’autant que nous ne possédons plus de Chateaubriand…enfin à ma connaissance.

    nouratinbis

    17 octobre 2016 at 10 h 28 min

    • Le problème, c’est que l’éducation nationale ne joue plus son rôle de transmission des connaissances…

      Noix Vomique

      17 octobre 2016 at 12 h 52 min


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :