Noix Vomique

Hastings

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Tapisserie de Bayeux - Scène 57 : La mort d'Harold

La mort d’Harold (tapisserie de Bayeux, scène 57)

Je ne voudrais pas rivaliser avec Dimitri Casali, qui ne cesse de se lamenter que nos grands hommes disparaissent des programmes scolaires, mais tout-de-même: il est regrettable que l’éducation nationale ignore un personnage comme Guillaume le Conquérant. La mémoire historique est certes sélective et François Hollande, d’habitude toujours prêt à commémorer quelque chose, du moment que le sang a coulé, a bien sûr négligé de célébrer les 950 ans de la bataille d’Hastings. En revanche, outre-Manche, le 14 octobre 1066 reste une date fondamentale: Hastings est pour les Anglais comme le baptême de Clovis pour nous, le point de départ d’une nation. On fait ce que l’on veut des programmes scolaires, et rien ne m’empêchera d’évoquer l’histoire de Guillaume et d’Hastings avec les élèves de 5ème et de seconde, peut-être même les Terminales -cela devrait les intéresser comme cela m’avait passionné, enfant, lorsque je passais mes vacances d’été entre le château de Caen et la tapisserie de Bayeux.

Devenu duc de Normandie alors qu’il n’était qu’un gamin, après la mort en 1035 de son père en Terre sainte, Guillaume affirma rapidement sa personnalité. Au milieu du XIème siècle, la Normandie vivait dans la prospérité, car l’agriculture et l’industrie du fer y étaient des activités florissantes, et le duc de Normandie, personnage puissant, commençait à porter ombrage à son suzerain, le roi des Francs. Henri Ier avait d’abord aidé le jeune duc à vaincre la rébellion des barons normands puis à lutter contre les ambitions du duc d’Anjou, mais il renversa les alliances en 1052 et s’allia à Geoffroy d’Anjou. Sans doute avait-il vu d’un mauvais oeil le mariage de Guillaume avec Mathilde, la fille du comte de Flandre. Mais le roi de France n’était pas de taille à affronter le duc de Normandie: son armée fut sévèrement défaite par les Normands à Mortemer en 1054 puis à Varaville en 1057, et, penaud, il ne lui restait qu’à se désintéresser des affaires du duc.

Au même moment, les Anglais n’en finissaient pas de subir les invasions vikings. Le roi Knut du Danemark s’empara de la couronne d’Angleterre en 1016 ; il se maria avec Emma de Normandie, la veuve d’Æthelred le Malavisé, le roi précédent, qui avait régné sur l’Angleterre de 978 à 1016, et ils eurent un fils, Hardeknud, qui devint roi à son tour en 1040. Sacrée Emma: elle fut reine d’Angleterre deux fois de suite, après avoir épousé deux souverains différents! Depuis 1016, Alfred et Edouard, les fils qu’elle avait eus avec Æthelred, étaient réfugiés chez leur oncle, le duc de Normandie, et caressaient l’idée de reprendre la couronne d’Angleterre. Hardeknud mourut prématurément, sans descendant, en 1042. Il venait d’inviter son demi-frère Edouard à revenir de son exil normand; celui-ci, soutenu par les grands du royaume, se fit donc couronner dans la cathédrale de Winchester en 1043. Edouard était d’une grande piété, ce qui lui valut le surnom de Confesseur, et on rapporte qu’il ne consomma jamais son mariage: il n’eut pas de descendance. Aussi, il désigna Guillaume de Normandie comme héritier. Pour officialiser ce choix, en 1064, il dépêcha son beau-frère Harold Godwin auprès de Guillaume: la tapisserie de Bayeux nous montre ainsi Harold, la main sur des reliques, en train de prêter serment de fidélité au duc de Normandie. Mais, le 6 janvier 1066, le lendemain de la mort d’Edouard, Harold se fit couronner roi, à la surprise générale: sur son lit de mort, Edouard l’aurait en effet désigné pour lui succéder. En Normandie, il ne faisait aucun doute qu’il était un usurpateur. Le problème était juridique: selon le droit normand, seule comptait la première désignation; pour les anglais, qui s’appuyaient sur le droit romain, la dernière désignation effaçait les précédentes. Guillaume n’avait pas l’intention de céder: il allait s’en remettre au droit de la guerre, le jus belli, qui efface tous les arguments juridiques. Sur le champ de bataille, c’était donc Dieu qui trancherait.

Guillaume passa tout l’été 1066 à préparer l’invasion de l’Angleterre et un extraordinaire campement militaire se développa le long de l’estuaire de Dives-sur-Mer. La tapisserie de Bayeux nous montre longuement ces préparatifs: alors que plus de six cents navires mouillaient le long de la côte, trois cents bateaux supplémentaires furent construits -des bateaux dans la tradition viking, sans quille, pour pouvoir s’échouer sur la plage, effilés et rapides, qui pouvaient transporter une centaine d’hommes; plus de 10000 soldats et 5000 chevaux furent réunis, on accumula des tonnes de vivres et des barriques de vin, du foin pour les chevaux et, bien sûr, des armes de jet. Mi-septembre, la flotte du duc quittait Dives pour se rapprocher de son objectif: elle remonta la Manche jusqu’à Saint-Valéry-sur-Somme, où elle allait attendre le moment de l’assaut. Le 25 septembre, l’armée d’Harold remporta près de York une victoire contre les Norvégiens; concentrée dans le nord de l’Angleterre, elle laissait le sud sans défense. Pour Guillaume, c’était le moment de lancer l’attaque: son armée traversa la Manche et débarqua dans la baie de Pevensey. Dans la nuit du 13 au 14 octobre, elle prit la direction de Londres et s’engagea sur la route dite du Pommier gris, à une quinzaine de kilomètres d’Hastings. L’armée d’Harold avait eu le temps de rappliquer; elle attendait les Normands au sommet de la colline de Senlac. La bataille débuta dans la matinée: Guillaume envoya ses archers; en vain. Les javelots anglais tuèrent de nombreux Normands; Guillaume feignit alors de reculer. Les Anglais prirent confiance et commirent l’erreur de descendre de la colline: ils se retrouvèrent pris au piège, encerclés par les troupes de Guillaume. On estime que deux mille soldats anglais furent massacrés. Cependant, le sort de la bataille n’était pas joué: une partie de l’armée anglaise était restée sur la colline, avec Harold, qui avait été blessé à l’oeil par une flèche. Pour en finir, car la bataille s’éternisait, et ce n’était pas habituel à cette époque, Guillaume décida qu’il fallait tuer Harold avant la tombée de la nuit: un commando de quatre chevaliers traversa les lignes anglaises et dessouda l’usurpateur. Guillaume avait gagné. Pour éviter que la tombe d’Harold ne devînt un lieu de pèlerinage, il ordonna que le corps fût enterré dans un endroit gardé secret, sur une falaise, non loin d’Hastings. Le souvenir d’Harold restera cependant vif: il est véritablement le personnage central de la tapisserie de Bayeux, où il est représenté ou nommé 48 fois -Guillaume ne l’est que 42 fois.

Une seule bataille avait livré l’île à Guillaume. Et pour que les choses soient bien claires, il se fit couronner roi d’Angleterre deux fois, le 25 décembre 1066, puis le jour de Pâques de l’année 1070. Entre ces deux dates, il créa des comtés, dont il confia l’administration à des normands; il fit également élever dans toute l’Angleterre des châteaux à motte pour affirmer son pouvoir. Plus tard, il réorganisa l’Église en créant de nouveaux évêchés, nomma les évêques et commanda la construction de nombreuses abbayes. En 1085, il procéda à un véritable inventaire du royaume: le Domesday Book, aujourd’hui conservé aux Archives nationales de Londres, est un document exceptionnel qui précise, pour chaque domaine, le nom du seigneur, le nombre de terres et d’habitants. Guillaume était un grand homme d’État. Quand il était en Angleterre, il confiait la gestion du duché de Normandie à sa chère Mathilde: loin d’être une Pénélope occupée à broder une tapisserie en attendant le retour de son mari, elle jouait un rôle politique et signait les actes de la chancellerie et les grandes chartes. La confiance était totale entre les deux époux: ils s’étaient mariés contre l’avis du Pape, parce qu’ils étaient cousins au cinquième degré, et pour obtenir son pardon, ils avaient fait construire deux abbayes à Caen -chacune leur servira ensuite de sépulture. Guillaume aimait sa femme: il n’eut jamais de concubine, ce qui était rare pour l’époque, et lorsqu’elle mourut, en 1083, il fut effondré et ne se remaria pas. Mathilde ne lui avait-elle pas offert un navire pour l’encourager à conquérir le trône d’Angleterre, le Mora, qu’elle avait fait armer à Barfleur durant l’été 1066?

Written by Noix Vomique

14 octobre 2016 à 17 h 19 min

Publié dans Uncategorized

7 Réponses

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  1. A reblogué ceci sur Décadence de Cordicopolis.

    Lebuchard courroucé

    14 octobre 2016 at 17 h 34 min

  2. Ce beau billet me donne furieusement l’envie de relire la biographie de Guillaume le Conquérant écrite par Michel de Boüard et publiée chez Fayard en 1984. Et bien sûr d’aller revoir la tapisserie de Bayeux, et cette coquette petite ville pleine de bons restaurants.

    Rupert

    15 octobre 2016 at 20 h 32 min

    • Ah oui, Rupert, non seulement le Guillaume le Conquérant de Michel de Boüard est excellent, mais je me souviens qu’il y avait en effet de bons restaurants à Bayeux! C’est une ville où j’ai toujours aimé me promener et, chaque fois, je ne manquais jamais de revoir la tapisserie -on ne s’en lasse pas. Vous me faites penser que cela fait trop longtemps que je n’y suis pas allé!

      Noix Vomique

      15 octobre 2016 at 22 h 13 min

  3. Superbe histoire en effet qu’on apprenait de mon temps en classe d’Anglais (déjà la République se détournait des évènements qui ne servaient pas trop sa propagande). Dommage que tout cela ne se soit pas terminé par la fusion des deux pays, cela nous eût évité bien des déboires.
    Amitiés.

    nouratinbis

    17 octobre 2016 at 10 h 23 min

    • Il y a eu des déboires, en effet. Jacques Bainville disait qu’avec Hastings, l’Angleterre « entrait dans l’histoire et allait singulièrement compliquer la nôtre».

      Noix Vomique

      17 octobre 2016 at 12 h 57 min

  4. Quand on pense à tout ce que la France doit à ses immigrés. Guillaume était encore un de ces Français de fraiche date qui a saisi la première occasion pour s’installer à Londres. L’ingrat.

    tschok

    17 octobre 2016 at 17 h 50 min

    • c’est assez bien vu , ça
      conclusion, on peut donc indiquer le chemin de Londres à nos surnuméraires ?
      c’est ce que vous suggériez ?
      ok

      kobus van cleef

      18 octobre 2016 at 22 h 51 min


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