Noix Vomique

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Propagande algérienne relayée par une fonctionnaire française.

Chaque 17 octobre, un devoir de mémoire un peu particulier nous impose le souvenir d’une manifestation du FLN, à Paris en 1961, brutalement réprimée par la police. Ce soir-là, en réponse au couvre-feu décrété par le gouvernement, le FLN avait en effet convoqué une manifestation sur les Champs-Élysées. La police chargea violemment les manifestants; le lendemain, la préfecture de police annonça qu’il y avait eu 2 morts et 44 blessés. Plus de 11000 Algériens avaient été arrêtés dans la nuit;  ils furent transportés au Palais des Sports de la Porte de Versailles où des policiers se livrèrent à des brutalités inouïes. Contrairement à ce que certains voudraient nous faire croire, la version officielle fut tout-de-suite remise en question. Lors de la seconde séance de l’Assemblée nationale du 30 octobre 1961, le socialiste Maurice Pic demanda une enquête parlementaire car, expliqua-t-il, « toute la presse fait état, depuis quelques jours, d’éléments nouveaux et inquiétants, d’éléments d’ailleurs jusqu’à présent incontrôlés. On parle d’excès, d’exaction, de dizaines de morts ». Quelques minutes plus tard, le centriste Eugène-Claudius Petit dénonçait les violences policières: il décrivit celles dont il avait eu connaissance et ironisa sur le chiffre de deux morts. Le temps passa: après l’indépendance de l’Algérie, les événements du 17 octobre 1961 tombèrent dans l’oubli. Il fallut attendre une vingtaine d’années pour qu’ils réapparaissent dans des journaux comme Libération ou L’Humanité et la rumeur qu’il y avait eu plus de deux cents victimes commença à se diffuser. Aujourd’hui, les médias répétent en boucle que la police aurait assassiné plusieurs centaines d’Algériens. Sur Twitter, une série de tweets a été publiée lundi par deux enseignantes, Laurence de Cock et Mathilde Larrère -dernièrement, elles ont un peu tendance à la ramener dans les médias, toujours attentives à jouer les grandes professionnelles de l’histoire, ce qui en deviendrait presque suspect. Elles parlent également de « 150 morts, peut-être 200 ». Personnellement, le nombre de morts, je n’en ai rien à cogner, c’est un détail, mais soudain, j’ai furieusement envie d’être tatillon.

Dans leurs tweets, nos deux historiennes mentionnent Meurtres pour mémoire, le roman médiocre que Didier Daeninckx a publié en 1984, ou encore La bataille de Paris, le livre du militant communiste Jean-Luc Einaudi, ancien rédacteur au journal L’Humanité rouge, qui avança en 1991 le chiffre de 393 victimes. En revanche, et c’est symptomatique de leur positionnement idéologique, elles ignorent superbement l’historien Jean-Paul Brunet -certainement parce que ses travaux vont à l’encontre des ragots qu’elles ont choisi de colporter. En effet, dans Police contre FLN (Paris, Flammarion, 1999) Jean-Paul Brunet a minutieusement étudié la répression policière de la manifestation du 17 octobre et il conclut qu’elle n’a fait que trente, voire cinquante morts. C’est déjà beaucoup, mais on est loin du chiffre de deux cents morts répété ici ou là. Ces conclusions valurent à Jean-Paul Brunet d’être violemment attaqué par une certaine gauche -son livre fut cependant défendu en 2004 par Serge Berstein dans la Revue d’histoire moderne et contemporaine: «cet ouvrage, sévère pour la police comme pour le préfet Papon, mais qui montre également comment le terrorisme du FLN suscite chez les policiers crainte et haine, a provoqué une polémique, difficilement compréhensible, de la part d’historiens militants pour qui la confrontation des sources n’est certes pas la vertu essentielle du métier d’historien » (no51-1, p. 233).

En historien rigoureux, Jean-Paul Brunet, a travaillé sans a priori et avec méthode: il a consulté les archives de l’institut médico-légal, il s’est également appuyé sur les rapports de police et toutes les procédures judiciaires ouvertes après une mort suspecte ou une tentative d’homicide, sources qu’il a croisées et soumises à un examen critique, puisqu’elles émanent d’instances qui ne sont pas forcément neutres, et il a pu établir avec certitude que les centaines de victimes algériennes recensées par Jean-Luc Einaudi n’avaient rien à voir, dans leur grande majorité, avec la répression policière -leur mort, d’après les registres de l’Institut médico-légal, était antérieure au 17 octobre! Jean-Paul Brunet explique : « Certains cadavres sont ceux de harkis ou d’anciens harkis, de membres ou d’anciens membres du Mouvement National Algérien, de « traîtres » divers refusant d’obéir aux directives du FLN : anciens combattants de l’armée française, maris de métropolitaines refusant de rejoindre le FLN ; Algériens refusant de payer la capitation mensuelle exigée par le Front ; Algériens rétifs à la loi coranique, par exemple s’adonnant à la boisson et refusant de s’amender, ou faisant appel aux tribunaux français pour régler un litige ». En fait, le soi-disant tabou qui entoure la répression du 17 octobre 1961 sert surtout à dissimuler un autre tabou: les assassinats d’Algériens qui ne partageaient pas les vues du FLN. Et c’est là que le travail de Jean-Paul Brunet, en contextualisant la répression du 17 octobre 1961, est intéressant: la manifestation du FLN entrait dans une stratégie du pire, qui visait à importer le conflit algérien sur le territoire métropolitain. Le livre de Jean-Paul Brunet décrit la véritable guerre que se livraient policiers et nationalistes algériens. Il insiste sur « l’engrenage infernal » qui s’était mis en place : les policiers étaient visés par les attentats du FLN  et, après 47 tués et 140 blessés, un véritable racisme anti-algérien s’était développé dans les rangs de la police; les travailleurs algériens, rapidement assimilés à des terroristes, étaient victimes de « sévices au quotidien » dans les commissariats de police.

La posture de l’anticolonialiste, au vingt-et-unième siècle, est facile. Certains en sont à croire que la guerre d’Algérie n’est pas finie -sans doute est-ce pour cela qu’ils ont du mal à dissimuler leur sympathie pour le terrorisme. D’autres se lancent dans une surenchère victimaire. Mais, en exagérant volontairement le chiffre des victimes du 17 octobre 1961, les « historiens militants » se discréditent. Surtout, leur mensonge risque également de jeter le doute sur la brutalité pourtant incontestable de la répression policière. C’est ballot.

Written by Noix Vomique

18 octobre 2016 à 21 h 48 min

Publié dans Uncategorized

13 Réponses

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  1. c’est pour cela que dès 1962 et sans discontinuer depuis, ils se précipitent en France. Si ce n’est pas du foutage de gueule je ne m’y connais pas.
    C’est dommage qu’on n’ait pas exécuté les 11000 agents du FLN qui avaient manifesté ce jour là !

    Paul-Emic

    18 octobre 2016 at 23 h 05 min

    • Oh, Paul-Emic, comme vous y allez! Si on avait fusillé les 11000 détenus, vous imaginez les séances interminables d’autoflagellation que les repentants nous imposeraient? Très peu pour moi!

      Noix Vomique

      19 octobre 2016 at 17 h 06 min

      • On veut nous imposer la repentance pour 30 en voulant nous faire croire qu’ils étaient 393 en arrivant au port. Pour 10500 de plus ça ne serait pas pire et ça aurait réellement refroidi, si je puis dire, les candidats à l’immigration. La face de la France en eût été changée.

        Paul-Emic

        19 octobre 2016 at 17 h 34 min

  2. Très bon article, je suis persuadé que la situation que nous vivons actuellement est en lien direct avec la guerre d’Algérie – n’oublions pas que le FLN, dont les membres ont commis les mêmes atrocités que les terroristes musulmans d’aujourd’hui, se réclamait autant sinon plus de l’islam que du nationalisme émancipateur.
    Je note au passage qu’il était possible à l’époque d’arrêter 11000 individus d’un coup et de leur faire passer l’envie de jouer aux cons, cela doit toujours être possible aujourd’hui – techniquement du moins.

    paulfortune1975

    19 octobre 2016 at 0 h 34 min

  3. Il semble qu’il recense en fait encore un peu moins de morts :

    http://etudescoloniales.canalblog.com/archives/2012/10/19/25390260.html
    « Au pont de Neuilly, le choc avec la police a été terrible. Le jour même, on ne compte que 4 ou 5 victimes parmi les manifestants. Mais plus de 11 000 sont arrêtés et internés. Une partie d’entre eux vont être passés à tabac le lendemain. En totalisant les morts du 17 octobre, ceux du 18, les blessés ultérieurement décédés et les victimes supposées d’éléments incontrôlés de la police en dehors de la manifestation, j’évalue les victimes à 14 certaines, 8 vraisemblables, 4 probables et 6 possibles, soit un total de 32 en comptant large. »

    Dans son livre, je me souviens aussi qu’il parle de meurtres de policiers à leur domicile par le FLN, dans la première partie de 1961. Triste anticipation d’évènements plus récents.
    Papon avait essayé de faire modifier la procédure judiciaire, pour que le nom et l’adresse des policiers ayant procédé à une arrestation, dans le dossier accessible à l’avocat de la défense (source des meurtres mentionnés).

    Malheureusement, son livre n’est plus accessible à la vente actuellement : il avait dû être épuisé en 2012, par réaction lorsque Hollande a démagogiquement « reconnu » l’événement, et il n’y a pas eu de nouveau tirage depuis, ce qui est bien dommage.

    td

    19 octobre 2016 at 11 h 25 min

    • On est loin des 397 victimes comptabilisées par Jean-Luc Einaudi! Merci, td, pour cet extrait. Quant au livre de Brunet, on le trouve encore d’occasion chez Amazon. Ceci dit, je trouve extraordinaire que des gens qui prétendent être des historiens fassent l’impasse sur son travail.

      Noix Vomique

      19 octobre 2016 at 17 h 13 min

  4. Merci pour ce rappel. Je vous signale en passant le billet que Bernard Lugan a publié sur son blog à propos de cette même question en 2011:
    http://bernardlugan.blogspot.com/2011/10/mensonges-et-manipulation-propos-de-la.html

    Rupert

    19 octobre 2016 at 14 h 53 min

    • Je me souviens avoir lu ce billet. Bernard Lugan en avait également remis une couche en 2012, lorsque François Hollande avait reconnu la responsabilité de l’État: La coupe de la repentance déborde. J’aurais dû citer ces billets; merci Rupert de m’y avoir fait penser.

      Noix Vomique

      19 octobre 2016 at 17 h 20 min

  5. Heureusement, des chercheurs tels Jean-Paul Brunet parviennent encore à travailler leur matière – l’histoire contemporaine – hors les murs des casernes idéologiques et du devoir de mémoire* hors duquel il n’y aurait pas de salut. Son essai sur les événements du 17 octobre 1961 publié en 1999 m’a ouvert les yeux. Depuis, je compare systématiquement les lectures historiennes de faits polémiques.
    Jean-Marc Berlière est un autre historien qui refuse l’embrigadement militant et les vérités officielles. Son petit, dense et percutant essai consacré à « L’affaire Guy Môquet – Enquête sur une mystification officielle » co-signé avec son collègue Franck Liaigre et édité par Larousse (2009) avait été accueilli dans un silence assourdissant comme on dit. Loin des descentes de police idéologique, les deux chercheurs offraient au lecteur une chronologie des événements et l’histoire de ses relations, détournements et récupérations diverses, sa méta-histoire. Depuis, je le conseille à ceux qui cherchent des livres d’histoire sérieux et honnêtes.

    * A ce propos, Simone Veil dit un jour : « La mémoire ne doit pas être un devoir mais un besoin. »

    Claude

    20 octobre 2016 at 13 h 26 min

    • Heureusement, en effet, qu’il reste des historiens sérieux! Mais j’ai tout-de-même l’impression que le casernement idéologique gagne du terrain. Dans le cas du 17 octobre 1961, ce sont les mensonges et les exagérations favorables au FLN qui sont aujourd’hui reproduits par les médias comme s’il s’agissait de la vérité. La manipulation s’appuie sur la superposition inconsciente de plusieurs fragments de mémoires; un peu comme si on forçait trois pièces de trois puzzles différents à s’assembler pour créer quelque chose de plausible: le fait que Maurice Papon était préfet de police en 1961 nous ramène à la mémoire de la collaboration et de la déportation; la mémoire de la guerre d’Algérie, beaucoup moins étouffée qu’on ne le prétend, reste à fleur de peau chez les anticolonialistes du vingt-et-unième siècle, et enfin la mémoire du drame du métro Charonne, qui, à la veille des accords d’Évian, fit huit morts et des dizaines de blessés parmi les manifestants qui protestaient contre l’action de l’OAS.

      Noix Vomique

      22 octobre 2016 at 10 h 00 min

      • Oui, c’est insupportable.

        Cet article de Pervillé :

        http://guy.perville.free.fr/spip/article.php3?id_article=22

        montre que la presse de gauche se fait purement et simplement le relais de la politique algérienne.

        On peut aussi remarquer le rôle du cinéma : la scène dans Des hommes et des dieux où les deux moines baissent la tête devant l’engueulade du préfet algérien (qui dit que c’est la France qui est responsable de la guerre des années 90) ; le financement des films de Rachid Bouchareb sur fonds français et leur récompense à Cannes ; ce qui rejoint tel ou tel navet sur les rafles de l’Occupation, scrupuleusement diffusés en dépit de leur mauvaise qualité au nom de l’inévitable devoir de mémoire…

        td

        23 octobre 2016 at 16 h 05 min


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