Noix Vomique

Les élus et les damnés

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C’est l’histoire d’un commencement, à Londres, en 1976, alors que le vieux monde semblait sur le point de s’écrouler; l’histoire de quatre gars réunis par le destin et par l’envie de faire de la musique. Quarante ans plus tard, les Damned sont toujours là. La line-up a connu, évidemment, des changements, mais Dave Vanian et Captain Sensible tiennent toujours la baraque. Ils étaient loin d’imaginer, lorsque l’aventure a démarré, que les Damned dureraient aussi longtemps. Ainsi, dans l’une des premières interviews qu’il accorda, pour Sniffin’ Glue, Dave Vanian avait des doutes: « Ça peut durer quelques mois, ça peut durer un an avec un peu de chance ». C’était cela, être punk: être incapable de se projeter dans l’avenir.

Au début, il y avait Brian James. Inconditionnel des Stooges, du MC5, et encore des New York Dolls, il était exilé depuis plusieurs années à Bruxelles avec son groupe, Bastard, dans l’espoir d’être mieux entendu qu’en Angleterre. Il avait une idée précise de la musique qu’il voulait jouer mais, désabusé, il revint à Londres en décembre 1975 et commença à éplucher les petites annonces du Melody Maker. Les London SS, réunis par un étudiant en art, Mick Jones, n’en finissaient pas d’auditionner des musiciens: ils recherchaient un second guitariste; Brian James se présenta et fut recruté. Ils avaient également passé une annonce pour trouver un batteur: ils engagèrent ainsi Chris Millar, que l’on surnommera Rat Scabies parce qu’on le soupçonnait d’avoir eu la gale. Un jour, Brian James lui joua une suite d’accords qu’il avait trouvée à l’époque de Bastard et dont il ne savait que faire: Rat Scabies se mit aussitôt à marteler rapidement sa batterie et la magie opéra: l’ébauche de “New Rose” était tracée; Brian James avait enfin trouvé le batteur qui lui convenait et qui allait influencer son écriture. L’entente était parfaite; ils décidèrent donc en janvier 1976 de quitter les London SS pour former les Subterraneans. C’est que la scène londonienne connaissait soudain une effervescence extraordinaire: les groupes se faisaient, se défaisaient; beaucoup étaient éphémères. Ce bouillonement était-il l’antidote à la morosité ambiante? Les années 1970 étaient déprimées: après le choc pétrolier de 1973, la crise économique qui frappait la Grande-Bretagne avait atteint son paroxysme en 1975 -la production industrielle s’était effondrée, le chômage était dantesque et l’inflation galopante. La Grande-Bretagne prenait subitement conscience de son déclin: son modèle de société, édifié par les travaillistes au lendemain de la seconde guerre mondiale, lorsque la croissance permettait de renforcer l’État-providence, ne fonctionnait plus. Le ministre travailliste Anthony Crosland l’avait admis:  « la fête est finie ». C’est donc dans cette atmosphère de décadence que le mouvement punk se développa à Londres, particulièrement aux abords de Kings Road, où se trouvait la boutique de Malcolm McLaren et Vivienne Westwood.

Malcolm McLaren proposa à l’une de ses anciennes vendeuses, Chrissie Hynde, et à Rat Scabies, qu’il avait rencontré dans une boîte, de former un groupe, les Masters of the Backside. Ils recrutèrent deux chanteurs, un blond et un brun: le brun, David Lett, fan d’Alice Cooper, prétendait être fossoyeur et son expérience de chanteur se limitait à des groupes obscurs du Hertfordshire. Enfin, pour tenir la basse, Rat Scabies appela un gars avec qui il avait travaillé à nettoyer les chiottes du Croydon Fairfield Hall: Ray Burns, qui deviendra Captain Sensible -il avait les cheveux longs et l’air d’un hippie, ce qui désola Malcom McLaren et Chrissie Hynde. Les Masters of the Backside ne donnèrent qu’un seul concert, sous le porche d’une église, à Lisson Grove, puis Malcolm McLaren s’en désintéressa. Rat Scabies se concentra alors sur les Subterraneans avec Brian James, il amena avec lui Captain Sensible et David Lett qui changea son nom en Dave Vanian, et ils décidèrent de s’appeler The Damned, d’après le film de Luchino Visconti.

Ensuite, tout est allé très vite. Durant les premières répétitions, Brian James faisait écouter aux autres les disques des Stooges; ils s’essayaient à jouer des trucs des années soixante. Brian James composa rapidement un certain nombre de chansons, dans la veine de “Fish”, qu’il avait écrite pour les London SS: non seulement il avait des idées; mais il avait aussi un son extraordinaire, avec une façon bien à lui, à la fois désinvolte et exaspérée, de plaquer les accords sur le manche de sa guitare -il donnait l’impression d’un joueur de jazz égaré dans un groupe de rock. Le 6 juillet, les Damned donnèrent leur premier concert, en première partie des Sex Pistols, au 100 Club. Ils jouèrent “1 Of The 2”, “New Rose”, “Alone”, “Help”, “Fan Club”, “I Feel Alright”, “Feel The Pain”, “Fish”, “I Fall”, “Circles”, “See Her Tonite” et “So Messed Up”. Deux jours plus tôt, pour la première fois à Londres, les Ramones avaient fait sensation et il s’agissait maintenant de surenchérir. Les Damned jouaient leurs chansons à toute berzingue, sans laisser le temps au public de reprendre son souffle. Lors de leur troisième concert, aux Nashville Rooms, en première partie de Salt, un groupe de rhythm’n’blues, ils se produisirent devant un parterre de hippies médusés -ils continuèrent à jouer malgré la pluie de canettes qui s’abattit sur eux. Dans la salle se trouvait Jake Riviera, qui venait de fonder le label Stiff Records avec Dave Robinson: il fut estomaqué et leur dégota une place pour le premier festival punk de Mont-de-Marsan, organisé à la fin du mois d’août par Marc Zermati. Les Damned remplaçaient les Sex Pistols, exclus à la suite d’incidents violents, et partageaient la tête d’affiche avec Eddie and the Hot Rods: ils jouèrent le 21 août dans les arènes de Mont-de-Marsan, sous un soleil de plomb.

L’été était extrêmement chaud et sec. Alors que le beau temps avait d’abord fait oublier les problèmes politiques et sociaux de la Grande-Bretagne, la sécheresse, en se prolongeant, contribua à renforcer l’impression de vivre des temps apocalyptiques. Fin août, le carnaval de Notting Hill dégénéra en émeute: de jeunes Jamaïcains en colère affrontèrent les policiers, rejouant d’une certaine façon le soulèvement des Noirs à Detroit en 1967. Les Clash, impressionnés, s’en inspireront pour écrire “White Riot”: comme à Detroit, où les troubles avaient amené les jeunes Blancs tels que le MC5 ou les Stooges à inventer leur propre extrémisme, et à l’exprimer dans la musique, cet été 1976 était sûrement propice à l’explosion du mouvement punk.

De retour à Londres, en septembre, les Damned reçurent une offre qui ne se refusait pas: Jake Riviera leur proposait d’enregistrer un premier single pour Stiff Records. Captain Sensible eût volontiers choisi “I Fall”, parce que c’était le morceau le plus rapide, mais les autres estimaient que “New Rose” pouvait faire un meilleur single. Ils se rendirent donc au studio Pathway, un modeste garage au fond d’une impasse, sur Grosvenor Avenue. Nick Lowe était leur producteur: il voulait saisir l’énergie qu’ils dégageaient sur scène, il apporta des provisions de cidre et les fit jouer. L’ingénieur du son, Barry Farmer, que l’on surnommait Bazza, connaissait bien la console de son studio et s’employa à trouver le son le plus direct possible: deux chansons, “New Rose” et “Help”, furent enregistrées en 4 heures, sur huit pistes, puis mixées en une journée. Le résultat est époustouflant: les roulements de batterie, le vrombissement de la guitare, la rapidité du jeu de basse, le ton déclamatoire de Dave Vanian -les Damned eux-mêmes n’en croyaient pas leurs oreilles. Le 22 octobre, c’est-à-dire un mois après avoir été enregistré, “New Rose” était dans les bacs et les Damned devenaient le premier groupe punk britannique à publier un single. Dans l’histoire de la pop music, après des années de rock progressif, “New Rose” marque assurément une rupture: au début de la chanson, lorsque Rat Scabies se met à marteler rapidement ses toms, n’est-il pas en train de battre le rappel pour annoncer que le temps des hippies est révolu? Cependant, contrairement aux Sex Pistols, les Damned ne cherchaient pas à anéantir le rock: ils voulaient lui rendre sa fraîcheur originelle. En face A, “New Rose” est introduite de la même façon qu’un vieux morceau des Shangri-La’s, “Leader of the Pack”, avec cette question, prononcée d’un air détaché par Dave Vanian: “Is she really going out with him?” Sur la face B, la reprise du “Help” des Beatles, expédiée en une minute quarante, eût été un sacrilège si la chanson avait été massacrée, mais les Damned réussirent à lui insuffler la dimension dramatique qu’elle méritait. En fait, la référence à la légèreté des Shangri-las et la reprise des Beatles indiquent que les Damned et Nick Lowe avaient aussi voulu retrouver l’époque glorieuse des sixties. Tout au long de leur carrière, sur scène ou sur vinyle, les Damned ne se sont jamais privés de jouer des morceaux des Stooges, des Who, du MC5, de Jefferson Airplaine, des Rolling Stones, des Troggs, des Electric Prunes, de Barry Ryan, de Love ou encore des Seeds: autant de chansons qui nous ramènent aux années soixante et à un supposé âge d’or du rock -les Damned ont toujours aimé le rock garage américain, un peu comme des cinéphiles qui aiment d’obscures séries B, et ils enregistrèrent en 1984, sous le pseudonyme de Naz Nomad and the Nightmares, des reprises psychédéliques qui constituaient la prétendue bande originale d’un film imaginaire.

Après la parution de “New Rose”, les concerts se succédèrent; les Damned montaient sur scène bourrés ou défoncés, et leurs shows étaient chaotiques, presque abstraits. Le spectacle était assuré par Dave Vanian, grimé en vampire, qui courait, rampait et sautait comme un possédé, et par Captain Sensible, qui faisait l’andouille en tutu ou déguisé en infirmière, quand il ne finissait pas tout simplement à poil. Début décembre, ils prirent la route avec les Sex Pistols et les Clash: la tournée Anarchie In The UK fut calamiteuse -20 dates sur 27 furent annulées; la relations entre les groupes était à couteaux tirés et les Damned furent virés par Malcolm McLaren après le premier concert, à Leeds. En janvier 1977, ils entrèrent à nouveau en studio pour Stiff, toujours à Pathway, sous la direction de Nick Lowe. Comme toutes les chansons avaient été rodées sur scène, ils enregistrèrent leur premier album très rapidement, en dix jours, sur huit pistes, et le savoir-faire de Bazza permit d’obtenir un son puissant et abrupt. Damned Damned Damned sortit le 18 février, alors que les Damned étaient en tournée avec le T-Rex de Marc Bolan: c’était le premier album punk d’un groupe britannique et il était réellement sensationnel. Quarante ans plus tard, il a gardé une fraîcheur que beaucoup de disques de cette époque ont perdue.

Les jeunes gens branchés qui achetaient des fringues dans la boutique de Malcom McLaren ne pardonnèrent jamais aux Damned d’avoir publié un album avant les Sex Pistols. Aussi, les Damned ne furent jamais à la mode: ils n’avaient pas de look, ils n’étaient pas politisés et n’étaient même pas scandaleux. Après la sensation de Damned Damned Damned, la presse les ignora; elle leur reprochait d’être des guignols et leur préférait les Sex Pistols ou les Clash. Mais les Damned s’en cognaient et, dans l’indifférence la plus totale, ils continuèrent à enregistrer des albums fabuleux -« Machine Gun Etiquette », « The Black Album », « Strawberries » ou encore « Grave Disorder ». Losers magnifiques, ils avaient acquis un noyau de fans qui leur restait fidèle; cela leur suffisait. Dans England’s dreaming (Allia, 2002), qui est certainement le meilleur livre sur cette époque, Jon Savage résume: « Les Damned étaient les enfants terribles du punk: leur absence de calcul et leur besoin de s’amuser à tout prix voulaient aussi dire que leur rapide ascension était entravée par l’impossibilité de planifier quoi que ce soit. Alors que les autres groupes faisaient attention à leurs faits et gestes (ou se faisaient conseiller par d’autres), les Damned se foutaient complètement de tout ça et tiraient la langue au monde comme s’il n’y avaient pas de lendemains ». Quarante ans plus tard, ils sont toujours là.

Written by Noix Vomique

31 octobre 2016 à 14 h 35 min

Publié dans Uncategorized

2 Réponses

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  1. Fuckin’ great article ! C’est étonnant d’ailleurs qu’il n’y ait pas de commentaires.
    Merci.

    Jérôme

    15 novembre 2016 at 11 h 38 min

    • Merci à vous Jérôme. Moi aussi, je trouvais qu’il n’était pas mal ce billet… Mais bon, ça n’a pas intéressé grand monde -les gens préfèrent sans doute célébrer les quarante ans de Téléphone.😉

      Noix Vomique

      17 novembre 2016 at 13 h 20 min


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