Noix Vomique

Une agonie

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Refermons la parenthèse damnedienne, qui semble avoir épouvanté les quelques derniers lecteurs de ce blog, et reprenons la lecture des Mémoires d’outre-tombe, au moment où, en 1803, madame de Beaumont meurt à Rome, dans les bras de Chateaubriand:

« Tout à coup elle rejeta sa couverture, me tendit une main, serra la mienne avec contraction; ses yeux s’égarèrent. De la main qui lui restait libre, elle faisait des signes à quelqu’un qu’elle voyait au pied de son lit; puis, reportant cette main sur sa poitrine, elle disait: « C’est là ! »Consterné, je lui demandai si elle me reconnaissait: l’ébauche d’un sourire parut au milieu de son égarement; elle me fit une légère affirmation de tête: sa parole n’était déjà plus dans ce monde. Les convulsions ne durèrent que quelques minutes. Nous la soutenions dans nos bras, moi, le médecin et la garde: une de mes mains se trouvait appuyée sur son cœur qui touchait à ses légers ossements; il palpitait avec rapidité comme une montre qui dévide sa chaîne brisée. Oh ! Moment d’horreur et d’effroi, je le sentis s’arrêter ! Nous inclinâmes sur son oreiller la femme arrivée au repos; elle pencha la tête. Quelques boucles de ses cheveux déroulés tombaient sur son front; ses yeux étaient fermés, la nuit éternelle était descendue. Le médecin présenta un miroir et une lumière à la bouche de l’étrangère: le miroir ne fut point terni du souffle de la vie et la lumière resta immobile. Tout était fini ».

Chateaubriand l’a toujours dit: la comtesse de Beaumont était la personne qui avait le plus compté dans sa vie, à son retour de l’émigration, en 1801, alors qu’il attendait d’être radié de la liste des émigrés. Il fréquentait son modeste salon parisien, rue Neuve-du-Luxembourg; il passa l’été avec elle, dans une grande maison de campagne qu’elle louait à Savigny-sur-Orge. Le portrait qu’il dresse de cette femme divorcée, maigre et pâle, impatiente et solitaire, marquée par la disparition de toute sa famille durant la révolution, affaiblie par la maladie, pourrait nous faire accroire qu’elle était âgée; or, en 1801, lorsque Chateaubriand devint son amant, elle n’avait que trente trois ans.

Deux années passèrent et il est probable que Chateaubriand délaissa quelque peu madame de Beaumont. Après la parution du Génie du Christianisme, il fut emporté dans un tourbillon mondain: « Ma vie se trouva toute dérangée aussitôt qu’elle cessa d’être à moi. J’avais une foule de connaissance en dehors de ma société habituelle ». En mai 1803, Bonaparte le nomma secrétaire d’ambassade à Rome, sans doute pour faire plaisir à sa soeur, Mme Bacciochi, qui avait beaucoup apprécié le Génie du Christianisme. Chateaubriand allait donc assister l’ambassadeur, le cardinal Fesch, qui n’était autre que l’oncle du Premier Consul. Il était heureux de se rendre à Rome, il s’installa dans une chambre miteuse du palais Lancelotti, que le cardinal Fesch louait, et, comme rajeuni, il se lançait dans de longues flâneries à travers la ville. En 1837, lorsqu’il évoquera cette partie de sa vie dans ses mémoires, il prétendra avoir accepté la proposition de Bonaparte parce que, convaincu que Mme de Beaumont le suivrait, il avait l’espoir que « le climat de l’Italie lui serait favorable ». Or, rien n’est moins sûr: dans une lettre au comte de Molé, Chateaubriand confesse en juillet 1803 que « la position intérieure où [il] se trouve est le seul motif qui [l’]a jeté une seconde fois hors de France, dans l’espoir de gagner du temps et d’échapper aux chagrins cachés de [sa] vie ». Sans doute voulait-il mettre de l’ordre dans sa vie sentimentale; il dissuada également son épouse, avec qui il avait fait un mariage d’argent, de l’accompagner -c’est donc seul qu’il partit pour Rome.

Madame de Beaumont, abandonnée, était effondrée; elle manifestait de plus en plus l’envie de mourir. Après une cure au Mont-Dore, se sentant dépérir, elle décida de rejoindre Chateaubriand. Elle arriva à Rome fin octobre, agonisante, et Chateaubriand s’occupa d’elle avec beaucoup de tendresse -peut-être se sentait-il coupable de l’avoir délaissée? Il s’efforçait de la distraire et l’emmena au Colisée:

« Un jour, je la menai au Colysée; c’était un de ces jours d’octobre, tels qu’on n’en voit qu’à Rome. Elle parvint à descendre, et alla s’asseoir sur une pierre, en face d’un des autels placés au pourtour de l’édifice. Elle leva les yeux; elle les promena lentement sur ces portiques morts eux-mêmes depuis tant d’années, et qui avaient vu tant mourir; les ruines étaient décorées de ronces et d’ancolies safranées par l’automne et noyées dans la lumière. La femme expirante abaissa ensuite, de gradins en gradins jusqu’à l’arène, ses regards qui quittaient le soleil; elle les arrêta sur la croix de l’autel, et me dit : « Allons; j’ai froid.» Je la reconduisis chez elle ; elle se coucha et ne se releva plus.»

La présence de cette femme, mourante au milieu des ruines, est poignante. Comme la tradition voulait que les premiers chrétiens eussent été martyrisés dans le Colisée, madame de Beaumont semble devenir, sous la plume de Chateaubriand, une martyre. D’ailleurs, au moment de se confesser, avant de recevoir l’extrême-onction, ne se présente-t-elle pas comme une victime de la Révolution, expliquant à l’abbé de Bonnevie « qu’elle avait toujours eu dans le cœur un profond sentiment de religion ; mais que les malheurs inouïs dont elle avait été frappée pendant la Révolution l’avaient fait douter quelque temps de la justice de la Providence; qu’elle était prête à reconnaître ses erreurs et à se recommander à la miséricorde éternelle; qu’elle espérait, toutefois, que les maux qu’elle avait soufferts dans ce monde-ci abrégeraient son expiation dans l’autre. » Toute sa famille avait disparu, en effet, durant la Révolution: son père, le comte de Montmorin, qui avait été ministre des affaires étrangères de Louis XVI, assassiné par la foule en 1792, lors des massacres de septembre; son frère aîné, disparu lors d’un naufrage en 1793; sa mère et son frère cadet, guillotinés en mai 1794; son unique soeur, morte en prison, en juillet de la même année. Aussi aimait-elle citer Phèdre: « je péris la dernière et la plus misérable ».

Pauline de Beaumont mourut le 4 novembre 1803. Chateaubriand choisit de la faire enterrer dans l’église Saint-Louis-des-Français:

«Les funérailles eussent été moins françaises à Paris qu’elles ne le furent à Rome. Cette architecture religieuse, qui porte dans ses ornements les armes et les inscriptions de notre ancienne patrie; ces tombeaux où sont inscrits les noms de quelques-unes des races les plus historiques de nos annales; cette église, sous la protection d’un grand saint, d’un grand roi et d’un grand homme, tout cela ne consolait pas, mais honorait le malheur. Je désirais que le dernier rejeton d’une famille jadis haut placée trouvât du moins quelque appui dans mon obscur attachement, et que l’amitié ne lui manquât pas comme la fortune. »

Chateaubriand fit ériger dans l’église un tombeau avec un bas-relief représentant madame de Beaumont, à l’article de la mort, enveloppée d’une draperie antique, en train de désigner d’une main les cinq portraits en médaillon de sa famille qui n’est plus. Ceux qui visitent Saint-Louis-des-Français, et qui ne passeront pas à côté du sépulcre sans le voir, comme je le fis il y a une quinzaine d’années, les visiteurs attentifs, donc, peuvent lire ce texte, gravé dans la pierre: « Après avoir vu périr toute sa famille, son père, sa mère, ses deux frères et sa sœur, Pauline de Montmorin consumée d’une maladie de langueur, était venue mourir sur cette terre étrangère. F. A. de Chateaubriand a élevé ce monument à sa mémoire. » Aux yeux de Chateaubriand, Pauline de Beaumont, morte en « terre étrangère », ultime survivante de sa lignée, martyre tardive de la Révolution, était un dernier vestige de la France d’avant; le monument qu’il lui consacrait serait donc « l’âme d’une société évanouie ». Cependant, le vrai monument élevé à la mémoire de madame de Beaumont n’est-il pas ailleurs, dans ces pages magnifiques des Mémoires d’outre-tombe? C’est après ce drame que Chateaubriand conçut en effet le projet d’écrire ses Mémoires, qu’il bâtira « avec des ossements et des ruines. » Perdu dans Rome, qu’il ne reconnaissait plus et qui lui semblait pétrifiée dans une agonie sans doute comparable à celle de sa maîtresse, il décida donc de creuser dans les strates des années et des souvenirs, pour devenir ainsi l’archéologue de sa propre vie: « chacun de nous, en fouillant à diverses profondeurs dans sa mémoire, retrouve une autre couche de morts, d’autres sentiments éteints, d’autres chimères qu’inutilement il allaita, comme celles d’Herculanum, à la mamelle de l’Espérance. »

La présence de madame de Beaumont à Rome avait momentanément fait oublier que Chateaubriand, secrétaire d’ambassade maladroit, avait exaspéré le cardinal Fesch et Bonaparte -le cardinal fut même ému par cette pauvre femme moribonde qui avait parcouru une telle distance pour retrouver son amant. Mais les jours de Chateaubriand à Rome étaient comptés et, fin novembre, il fut nommé chargé d’affaires dans le Valais par Bonaparte. Ensuite, de retour à Paris, il vivra avec madame de Custine, mais cela est une autre histoire que je ne développerai pas -il ne faudrait pas, non plus, que ce blog tombe dans le people.

Written by Noix Vomique

8 novembre 2016 à 11 h 09 min

Publié dans Uncategorized

8 Réponses

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  1. Je déteste  » ce blog à l ‘ agonie  » . Ressaisissez vous , nom d ‘ une pipe !
    C ‘ est ma drogue tous les matins vers 4 / 5 heures , s’ il est vide
    ma journée est pourrie !
    Labolisbiotifool

    labolisbiotifool

    8 novembre 2016 at 11 h 46 min

    • Labolisbiotifool, l’allusion au « blog à l’agonie » n’était qu’une demi boutade inutile: je l’ai supprimée. Sinon, vous n’exagérez pas un peu? Comme je publie un billet en moyenne tous les quinze jours, beaucoup de vos journées doivent être pourries, non? Vous m’en trouvez désolé…😉

      Noix Vomique

      8 novembre 2016 at 19 h 34 min

  2. Il faut lire les Mémoires d’outre-tombe. Pour la beauté de la langue, pour l’Histoire, pour le plaisir et jouir du regret d’en voir la fin.

    Pangloss

    8 novembre 2016 at 12 h 08 min

    • Oui, c’est vraiment un plaisir de se plonger dans les Mémoires d’outre-tombe! Je ne m’en détache plus.

      Noix Vomique

      8 novembre 2016 at 19 h 39 min

  3. Continuez, continuez! Passez outre ce désenchantement qui semble vous gagner. Peu importe le nombre de lecteurs, ce qui compte c’est que le peu qui vous lisent soient comblés.

    Le Page

    8 novembre 2016 at 13 h 50 min

    • Je vous remercie, Le Page. Disons que j’étais un peu déçu du peu d’écho reçu par mon texte sur les Damned… Je l’avais proposé à une revue qui m’a déjà publié dans le passé; ils ont préféré mettre en ligne un article sur… les Innocents! Mais vous avez raison: qu’importe, en effet, le nombre de lecteurs…

      Noix Vomique

      8 novembre 2016 at 19 h 51 min

      • Le lecteur est paresseux : il lui faut des billets courts et condensés.
        Je le sais je suis comme ça.

        Fredi M.

        9 novembre 2016 at 22 h 26 min


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