Noix Vomique

L’énergie du désespoir

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Je n’ai jamais été punk: il eût fallu l’être précisément en 1976 ; ensuite, au début des années quatre-vingts, j’avais beau collectionner fébrilement des disques, me gominer les cheveux comme Paul Simonon, pogoter en concert ou saborder avec application tout ce que j’aurais pu réussir, c’était trop tard, et tout cela était déjà un anachronisme. Au moment de l’explosion punk, j’avais onze ans, je n’avais pas de grand frère pour me dévergonder et je ressemblais finalement à ces mômes, que l’on aperçoit, assis au second plan, pacifiques et bien élevés, dans cette séquence filmée à Pithiviers durant l’été chaud et sec de l’année 1976.

Cette séquence, extraite d’une obscure émission de télévision, est tout simplement extraordinaire. Le hasard d’une découpure maladroite la fait démarrer abruptement, à la fin d’une première chanson, sur un plan décallé -un homme avec un attaché-case qui poireaute au pied d’un arbre. Puis nous avons un magnifique plan-séquence de plus de trois minutes qui se suffit à lui-même, sans doute le chef d’oeuvre que Jean-Luc Godard n’aura finalement jamais réussi à signer : après avoir reçu quelques applaudissements polis, Dr.Feelgood, filmé de trois-quarts dos, attaque une seconde chanson, “Going Back Home”, extraite de l’album Malpractice. La caméra balaie ce qui ressemble à une cour d’école plantée d’arbres, et s’attardera même sur un tronc en premier plan, mais surtout elle zoome et rezoome sur Lee Brilleaux : le chanteur et harmoniciste de Dr.Feelgood se donne à fond, avec toute l’énergie du désespoir -c’est à peine si un doute l’a effleuré lorsqu’il a toisé brièvement le public, pendant l’introduction de “Going Back Home”. Wilko Johnson gratte les cordes de sa guitare comme à son habitude, si particulière, c’est-à-dire sans mediator, et danse une sorte de menuet pressé -quatre pas en avant, quatre en arrière. On a l’impression qu’ils jouent le concert de leur vie ; il y a de l’électricité dans l’air -comme l’envie d’en découdre.

Car, visiblement, le public n’est pas venu pour leur rythm’n’blues énervé. Certes, nous apercevons dans le fond un gars, en pantalon rouge, qui bat la mesure en martelant une caisse claire imaginaire, un autre qui plaque des accords sur une guitare invisible, ou encore une fille en jean qui se trémousse. Mais les spectateurs, dans leur grande majorité, semblent davantage habitués à écouter les chansons de Joe Dassin, Johnny Hallyday ou encore Brotherhood Of Man. Des gamins sont sagement assis en tailleur, et derrière eux, les mères de famille papotent ou ont les bras croisés, comme pour afficher leur scepticisme ; certaines rajustent le bob sur la blonde tête de leur petit pour qu’il ne chope pas d’insolation ; d’autres sont venues avec le filet des commissions. Tout ce joli monde ignore sans doute que Dr.Feelgood, qui a sorti deux albums en 1975, Down By The Jetty puis Malpractice, est le porte-drapeau de la scène pub-rock anglaise; en rupture avec l’avachissement des hippies, il annonce le mouvement punk. C’est d’ailleurs grâce à Lee Brilleaux, qui leur prêta 400 livres, que Dave Robinson et Jake Riviera purent créer Stiff Records et publier dès ce mois d’août 1976 un premier single, le “So It Goes” de Nick Lowe, avant d’être le premier label, en octobre, à sortir un single punk en Angleterre, le “New Rose” des Damned. Mais comment les hommes en noir de Dr.Feelgood s’étaient-ils retrouvés à Pithiviers? S’étaient-ils égarés, alors qu’ils étaient censés descendre à Mont-de-Marsan pour participer au premier festival punk? Combien de chansons ont-ils joué? Toujours est-il que leur performance, ce jour d’été, devant un public qui ne leur était pas acquis, impose le respect -le mois suivant, un premier album live, Stupidity, immortalisera l’énergie qu’ils étaient alors capables de déployer sur scène.

Je ne suis jamais allé à Pithiviers ; en 1976,  je passais mes vacances d’été, comme toutes les autres, en Normandie, à Saint-Aubin-sur mer. Sur la digue en bordure de mer, un bar un peu cradingue, le Royal, attirait tous les loulous de la côte: pour des hippies, ils avaient l’air agités et écoutaient une musique bruyante -ma petite soeur et moi, qui passions devant pour aller à la guigui, nous trouvions cela vaguement intrigant, sans plus. La petite séquence de Dr.Feelgood à Pithiviers me rappelle de but en blanc le gamin que j’étais à cette époque. Mais elle a surtout le mérite de montrer la France des années soixante-dix. C’est une époque révolue; même le rock n’existe plus. Et Lee Brilleaux est mort depuis longtemps, dans sa quarante-deuxième année : il n’a pas eu, lui, le conformisme d’attendre 2016.

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“Going Back Home”

I wanna live the way I like
Sleep all the morning
Goin’ get my fun at night
Things ain’t like that here
Workin’ just to keep my payments clear
I bought a brand new motor

And I’m waitin’ for a loan
So I can fill her up and start her
Then I’m going back home

I got a girl a man’s best friend
I’d have her now if she’d just come back again
But she left me in the fog
Told me that I treat her like a dog
The last time that I saw her she was buryin’ a bone
I’m tired of whistlin’ for her

Then I’m going back home

Old Johnny Green he asked me in
We watched his TV and we drank a little gin
Then I float on down the street
Smilin’ at the faces that I meet
That was back this morning
Now I’m dizzy sick and stoned
When the world stops turning
Then I’m going back home

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Written by Noix Vomique

30 décembre 2016 à 13 01 57 125712

Publié dans Uncategorized

11 Réponses

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  1. Séquence extraordinaire à bien des titres…
    Merci pour ce billet.

    Fredi M.

    31 décembre 2016 at 0 12 15 121512

  2. Keep On Rockin’ ! Le programme minimal essentiel pour la nouvelle année. 😉 En espérant aussi appliquer la belle devise de De Tassigny : « Ne plus subir »… Meilleurs vœux

    RC

    René

    2 janvier 2017 at 10 10 32 01321

    • Merci René Claude! C’est un programme minimal qui me convient parfaitement! Tout comme la devise de Tassigny! Bonne année à vous!

      Noix Vomique

      4 janvier 2017 at 15 03 26 01261

  3. Oui, extraordinaire est un bon qualificatif pour cette séquence, merci de me la faire découvrir !
    De plus je traverse assez souvent Pithiviers, il y a un belle mosquée vers la sortie nord.
    Le type en imper qui ressemble à Colombo, ou Columbo, m’intrigue aussi.

    Angst

    6 janvier 2017 at 7 07 46 01461

    • Angst, le type en imper, tout seul devant le groupe, est en effet intrigant: lorsqu’il bourre sa pipe, plutôt que Columbo, il me fait penser au commissaire Maigret. Quant à la présence aujourd’hui d’une mosquée à Pithiviers, cela me surprend à peine. Il n’est pas difficile d’imaginer que les enfants que l’on aperçoit sur la vidéo ont été remplacés par d’autres enfants, certainement moins blonds: en 1976, on ignorait tout de la religion mahométane; aujourd’hui, on ne parle que d’elle -au point que le président de la république, qui oublie de souhaiter un joyeux Noël aux Français, ne manque jamais l’occasion de célébrer le ramadan ou l’aïd el-Kebir.

      Noix Vomique

      7 janvier 2017 at 18 06 43 01431

      • Le type en imper est peut-être le fantôme de l’ancienne France venu se frotter à l’avant-garde sonique de la vieille amie-ennemie britannique…

        René

        8 janvier 2017 at 12 12 10 01101

        • Ah, en effet, c’est peut-être cela. Quand on y pense, c’est tout-de-même terrible de voir que la France, qui fut si rétive au rock, s’est finalement abandonnée à l’africanisation de la variété.

          Noix Vomique

          8 janvier 2017 at 15 03 43 01431

          • Effectivement, le phénomène a débuté dans les années 80. Par l’anti-américanisme viscéral qui imprègne la société française ? Ou à cause de l’étonnant masochisme d’une partie du milieu musical persuadé que l’Autre et sa musique sont meilleurs ?

            René

            8 janvier 2017 at 18 06 22 01221

          • PS : A force de répéter que la chanson française – pop ou plus classique – était ringarde et que la musique africaine était forcément meilleure, les producteurs de variétés ont petit-à-petit abandonné leurs racines et le savoir-faire. Pourtant, Françoise Hardy, Murat, Manset, Bashung et bien sûr Gainsbourg ont su s’imprégner du rock sans renier leur langue et graver des albums superbes.

            René

            8 janvier 2017 at 18 06 36 01361

  4. Excellent…en plus en 76, j’avais vingt ans

    Didstat

    11 janvier 2017 at 22 10 01 01011


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