Noix Vomique

Si j’étais à gauche

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Le-droit-a-la-paresse

La campagne électorale n’a jamais démarré, sans doute parce que la gauche n’a rien à dire. Le travail ne fait plus partie de son projet: qu’a-t-elle à proposer aux millions de personnes qui cherchent un emploi? La fumisterie du revenu universel? Même Benoît Hamon donne l’air de ne pas y croire. Si j’étais socialiste, j’aurais eu l’audace de défendre l’idée de la semaine de quatre jours ; j’aurais invoqué la nécessité de partager le travail avec ceux qui sont au chômage ou qui doivent se dépatouiller avec des petits boulots. Mais le parti socialiste a préféré abandonner le thème de la réduction du temps de travail à Philippe Poutou, cette caricature d’ouvrier révolté qui plaît tant aux petits bourgeois, un peu comme on a laissé au Front national l’exclusivité du discours critique sur l’immigration.

Si j’avais été socialiste, et sans doute aussi parce que je suis une feignasse, j’aurais donc mis la semaine de quatre jours au centre de la campagne -quatre journées de huit heures, loin de la journée de trois heures, que Paul Lafargue, le gendre de Karl Marx, préconisait en 1880 dans Le droit à la Paresse. Max Weber m’aurait sans doute dit que la semaine de quatre jours n’est pas vraiment conforme à l’éthique protestante et que la damnation me guette. Peu importe, soyons utopiste: alors que Lafargue veut transformer un vice, la paresse, en moteur d’une société nouvelle, imaginons plutôt que les salariés auraient davantage de temps pour se cultiver et s’occuper de leurs moutards. J’aurais justifié cette avancée en expliquant que la productivité, grâce aux progrès de l’informatique et de la robotique, a augmenté de façon inouïe au cours des dernières décennies. En France, où les gains de productivité, immenses, sont en partie responsables du chômage, la réduction du temps de travail amènerait les entreprises, si elles veulent fonctionner cinq jours par semaine, à engager de nouveaux salariés. Soyons libéraux: la loi ne serait pas obligatoire mais incitative: elle prévoirait de baisser considérablement les charges et les cotisations sociales des entreprises qui embauchent. Le défi serait de rester compétitif et de maintenir le niveau des salaires ; je ne suis pas un économiste, mais j’imagine que c’est possible.

Évidemment, la droite s’opposerait à une telle mesure. Depuis la mise en place calamiteuse des trente-cinq heures par Martine Aubry, elle s’est en effet figée dans une posture idéologique et répète qu’on ne peut pas être productif si l’on travaille moins. Certes, si on adoptait la semaine de trente-deux heures, chacun travaillerait un jour de moins par semaine, mais, globalement, le chômage serait réduit et la France travaillerait davantage. La droite ne semble pas avoir vu que le travail a évolué et, pour plaire à son électorat, François Fillon propose donc de revenir aux trente-neuf heures -c’est l’un des points faibles de son programme, avec le recul de l’âge de la retraite. Il oublie que la droite, dans le passé, fut favorable à une réduction du temps de travail: en 1996, Gilles de Robien, inspiré par la réflexion de Pierre Larrouturou, avait fait adopter une loi sur l’aménagement du temps de travail, pour aider les employeurs qui le souhaitaient à alléger les horaires de leurs salariés. Les résultats furent encourageants: plus de 400 entreprises étaient alors passées à la semaine de quatre jours, sans perdre de leur compétitivité, et plus de 10 % de salariés supplémentaires avaient été embauchés. La loi Robien fut ensuite abrogée avec la promulgation des lois Aubry. Aujourd’hui, face à François Fillon, le parti socialiste se désintéresse totalement de ceux qui travaillent, qui ont travaillé ou qui veulent travailler. Comme il ne comprend pas que notre modèle social est menacé et qu’il faudrait peut-être, pour le sauver de la faillite, limiter les conditions du regroupement familial, durcir l’accès aux prestations sociales des étrangers et supprimer l’aide médicale d’État réservée aux immigrés clandestins. Ces mesures ne peuvent pas être de gauche ; tant pis pour nos acquis sociaux.

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Written by Noix Vomique

8 avril 2017 à 17 05 46 04464

Publié dans Uncategorized

19 Réponses

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  1. Je serais curieuse de savoir qui croit encore vraiment à ces idées-là, hormis les adolescents. Je comprends qu’on soit utopiste, on a le droit de rêver. Mais si l’affaire devient grave, on se pince et on se réveille. La gauche d’aujourd’hui serait-elle devenue le parti des désespérés, pour qui le besoin de rêver soit devenu tellement vital que le réveil est impossible? A moins que ce soit celui de grands enfants, trop choyés et protégés pour avoir jamais pu grandir. Quoi qu’il en soit, l’histoire nous montre à quelles extrémités les utopies ont mené l’humanité et il serait bon que les gauches s’en souviennent.

    Io

    8 avril 2017 at 22 10 57 04574

    • Io, mais je suis sérieux! Laissez-moi rêver d’une gauche qui n’aurait pas oublié ce pour quoi elle s’est battue! Je suis vraiment convaincu qu’elle aurait dû mettre la semaine de quatre jours au centre des débats -cela nous aurait permis de réfléchir un peu plus sur l’évolution actuelle du travail. Je ne pense pas, d’ailleurs, que la réduction du temps de travail soit une utopie… Il serait plus sage de laisser les utopies aux philosophes et aux artistes: elles sont nécessaires mais ne sont pas faites pour être réalisées; c’est lorsque les révolutionnaires s’en saisissent qu’elles deviennent en effet dangereuses.

      Noix Vomique

      10 avril 2017 at 14 02 37 04374

  2. Ca y est, j’ai lu. Beau billet. Je vais tenter de relever le défi.

    Nicolas

    9 avril 2017 at 11 11 43 04434

    • Nicolas, en lisant votre billet, je trouve que vous avez un petit côté gaulliste. Ça devient rare.

      Noix Vomique

      10 avril 2017 at 14 02 43 04434

      • A propos de gaullistes, le Connétable eut pour fidèle mais remuant compagnon Louis Vallon. Cet ancien membre de la SFIO, antimunichois, devint gaulliste durant la guerre. Il résista au sein du mouvement Libération-Nord avant de passer à Londres où il fut versé au BCRA, le SR de la France libre. Il avait quelques propositions pertinentes sur le travail mais fut minoritaire (avec René Capitant) chez les barons du gaullisme. Vallon a défendu avec le soutien du général de Gaulle qui aurait dit aux grands patrons « Réveillez-vous, ou je sors mes gaullistes de gauche ! » un projet d’association du capital et du travail avec une réforme économique et sociale. Son projet intégrait la participation des salariés aux résultats de l’entreprise comme cela est pratiqué dans certaines entreprises moyennes aujourd’hui. Avec un Vallon à gauche et une Marie-France Garaud à droite, le gaullisme avait un team de cerveaux brillants dont la France a aujourd’hui un urgent besoin.

        CLAUDE

        21 avril 2017 at 11 11 01 04014

        • Aujourd’hui, nos hommes politiques ne s’entourent plus de cerveaux; ils préfèrent s’entourer de communicants médiocres…

          Noix Vomique

          23 avril 2017 at 15 03 31 04314

  3. Excellent billet qui me rappelle les raisons pour lesquelles je suis attentivement ton blog.
    Oui la gauche a perdu ce qui la justifiait, mais je pense que c’est pareil à droite.
    Il reste à ré-inventer la politique chez nous.
    Comment y parvenir ?

    Estelle92

    10 avril 2017 at 6 06 53 04534

    • Je te remercie, Estelle. Cette campagne électorale nous montre que notre modèle politique est à bout de souffle et qu’il va falloir en effet tout réinventer.

      Noix Vomique

      10 avril 2017 at 14 02 48 04484

    • Ça urge. Vu de la paisible Confédération helvétique (pour le moment), le beau pays de ma maman frissonne des prémices d’une guerre civile, mais je dramatise peut-être…

      CLAUDE

      21 avril 2017 at 10 10 37 04374

      • Vous ne dramatisez pas. J’ai l’impression que l’extrême-gauche est déjà dans une logique de guerre civile et refusera, de toute façon, le résultat de l’élection… Elle est ultra-minoritaire mais dispose de nombreux relais dans les médias ou les universités.

        Noix Vomique

        23 avril 2017 at 15 03 29 04294

  4. Tout cela est parfaitement bien vu.
    De toute façon dans cette campagne il n’aura été question de rien ou de pas grand-chose. Jamais vu une campagne aussi creuse.

    Fredi M.

    10 avril 2017 at 11 11 44 04444

    • Fredi, je n’ai pas le souvenir, non plus, d’avoir vécu une campagne aussi creuse. Il suffit de voir comment les médias nous entortillent soudain avec Mélenchon -ce vieux cabot qui vota pour le traité de Maastricht et qui n’a jamais tari d’éloges sur Hugo Chavez. Faut vraiment être désespéré.

      Noix Vomique

      10 avril 2017 at 14 02 51 04514

  5. Enfin un libéral qui a compris que le concept même de « temps de travail » n’a aucun interêt !!
    L’important c’est la productivité, c’est à dire ce que l’on fait quand on travaille !

    Combien de cadres sup travaillent, en temps effectif, moins de 35h par semaine ? Beaucoup….

    Skandal

    10 avril 2017 at 16 04 36 04364

    • Oui. D’ailleurs, la semaine trente-cinq heures n’a pas empêché les Français d’avoir la meilleure productivité d’Europe…

      Noix Vomique

      12 avril 2017 at 8 08 09 04094

  6. Il faut bien commencer par rêver si on veut que les rêves se réalisent.

    Pangloss

    10 avril 2017 at 16 04 38 04384

  7. C’est pourtant une bonne idée le droit à la paresse, dans l’antiquité ça existait pour les hommes libres parce qu’ils possédaient des esclaves qui, eux, n’avaient aucun droit (un peu comme aujourd’hui dans certains pays musulmans). Comme désormais nous allons avoir des robots je crois que nous ne devrions pas tarder à y repenser.
    Amitiés.

    nouratinbis

    14 avril 2017 at 18 06 49 04494

    • Nouratin, c’est le revenu universel qui m’a plutôt fait penser à l’Antiquité, lorsque les citoyens d’Athènes percevaient le misthos: pendant qu’ils se consacraient à la politique, les métèques et les esclaves faisaient fonctionner l’économie de la cité.

      Noix Vomique

      23 avril 2017 at 15 03 19 04194


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