Noix Vomique

Tourismophobie

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Un graffiti, à Saint-Sébastien: « Ce n’est pas de la tourismophobie, c’est la lutte des classes ».

Il était une époque, pas si lointaine, au Pays basque espagnol, où les jeunes indépendantistes de l’organisation Segi brûlaient les voitures des touristes venus de France ou de Madrid. C’était la Kale Borroka, un ersatz de guérilla urbaine. Aujourd’hui, les temps ont changé: l’ETA a rendu les armes en 2011 et Segi, dissoute en 2012, a été remplacée par Ernai. Le tourisme n’a pas cessé de croître dans un Pays basque apaisé, ce qui semble déplaire, comme par atavisme, aux militants d’Ernai: en août, déguisés en clowns et armés de fumigènes, tout en se trémoussant au rythme de la « Macarena », ils arrêtèrent le petit train qui parcourt les rues Saint-Sébastien et lancèrent des confettis sur des vacanciers stupéfaits. Les opérations de ce genre, plus ou moins carnavalesques, se sont multipliées durant tout l’été en Espagne, notamment aux Baléares, en Catalogne et à Valence. Les manifestants couvrent les murs de graffitis hostiles au tourisme, ils vocifèrent leurs slogans devant les hôtels, envahissent des terrasses de bars et de restaurants, attaquent des agences de voyage ou des boutiques de location de vélos, prennent d’assaut les yachts qui mouillent dans le port de Palma de Majorque. Ils reprochent au tourisme de favoriser la massification, la pression immobilière et la précarité de l’emploi. Cette année, l’Espagne devrait accueillir 80 millions de touristes -un record. Il est indéniable que la vie devient cauchemardesque pour les habitants des quartiers touristiques ; ils ont le sentiment d’être envahis et dépossédés -aux Baléares, en 2016, les touristes étaient dix fois plus nombreux que les résidents. L’ubérisation des pratiques touristiques est en cause: à Saint-Sébastien, les plateformes de location, comme AirBnB, proposent plus de 1700 appartements alors que seuls 854 ont été déclarés auprès de la mairie. Dans la vieille ville, complètement saturée, les nuisances sont nombreuses, que ce soit le bruit ou l’accumulation des ordures, et il n’est pas interdit de penser que la municipalité, incapable de faire face à cette nouvelle situation, a aussi sa part de responsabilité. Les riverains ne sont cependant pas les seuls, ni les premiers, à manifester.

Le mouvement contre le tourisme a commencé à Palma de Majorque, à l’initiative du collectif Arran, qui est l’organisation de jeunesse de la Candidatura d’Unitat Popular, parti d’extrême-gauche qui revendique l’indépendance de la Catalogne et des Països Catalans, incluant les Baléares et Valence. Ainsi, en Catalogne ou au Pays basque, l’hostilité au tourisme se manifeste d’abord dans des régions qui, fortes de leur identité, ont des velléités d’indépendance. Ce sont également des régions qui ont mieux résisté à la crise économique ; le taux de chômage, qui se situe aux alentours de 12%, est inférieur à la moyenne nationale. À l’inverse, les manifestations contre le tourisme sont pratiquement inexistantes en Andalousie ou en Estrémadure, où, avec un taux de chômage de 25%, on n’a pas les moyens de mépriser les emplois générés dans l’hôtellerie ou la restauration. En Estrémadure, l’office de tourisme de Tentudía espère même profiter de la situation et lance une campagne pour attirer les touristes qui ne se sentiraient plus désirés ailleurs. Il n’y a pas eu, non plus, de manifestation à Benidorm, sorte de non-lieu, interchangeable et anonyme, où le tourisme de masse est une véritable catastrophe culturelle et environnementale. Car, dans une Espagne qui se remet lentement de la crise de 2008, le tourisme est un secteur essentiel pour l’économie: il représente 11% du PIB et emploie 2,8 millions de personnes, c’est-à-dire 13,4% de la population active, et il serait suicidaire de cracher dessus.

Aussi, en réponse aux opérations d’Arran et Ernai, et pour les discréditer, le gouvernement espagnol et les médias ont parlé à l’unisson de « tourismophobie » -le mot est abominable, mais c’est une façon d’évacuer la discussion, en psychiatrisant l’adversaire. Le porte-parole du Parti Populaire au Congrès, Rafael Hernando, a même enfoncé le clou en déclarant que cette tourismophobie trouvait son origine dans une certaine « xénophobie ». Les indépendantistes ont protesté, piqués au vif d’être considérés comme des phobiques, car c’est habituellement leur fond de commerce de signaler les phobies des autres, eux qui ne sont jamais à court d’une lutte -un jour contre la transphobie, l’autre contre l’islamophobie. Comment peut-on avoir le culot de les accuser d’être xénophobes, alors qu’un de leurs slogans, dont ils barbouillent les murs de Barcelone, est « Touristes Go Home, Refugees Welcome »? Alors qu’ils avaient manifesté dans les rues de Barcelone, le 18 février dernier, en faveur des migrants et contre la fermeture des frontières? En réalité, leur lutte relève de l’anticapitalisme: ils s’attaquent au tourisme parce qu’il est, à leurs yeux, l’expression du système capitaliste. Curieusement, jamais personne n’a pensé à les traiter de capitalismophobes.

Les militants d’Ernai ont laissé sur le port de Saint-Sébastien des graffitis éloquents: ils comparent le tourisme à une colonisation ; leur protestation serait un énième avatar de la lutte des classes. À aucun moment, ils ne pensent que le touriste est parfois un salarié, qui ne dispose que de quelques semaines de congés payés, et qu’il a peut-être fait des sacrifices pour partir en vacances. En fait, ils sont parfaits dans leur rôle d’éternels contestataires ; depuis que l’ETA a cessé son activité terroriste, il leur a fallu trouver des combats de rechange. Ils n’ont pas compris qu’ils sont devenus des succédanés d’indépendantistes, bien à leur place dans un espace touristique défini : leurs gesticulations d’émeutiers postiches, avec confettis et feux de Bengale, ne feront pas fuir les touristes mais seront au contraire attendues comme l’expression d’un folklore. On pourrait même imaginer qu’ils finiront par se déguiser en etarra pour amuser les vacanciers en bermudas. En fait, ils sont complètement dépassés et, après les attentats qui viennent de frapper mortellement l’Espagne, sur la Rambla de Barcelone et à Cambrils, il apparaît que le terrorisme islamique a décidé, lui aussi, comme s’il existait une convergence des luttes, de mettre à mal le tourisme. Les djihadistes promettent de « récupérer Al-Andalus » : les vieux indépendantismes sont décidément mal barrés.

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Written by Noix Vomique

10 septembre 2017 à 16 04 47 09479

Publié dans Uncategorized

11 Réponses

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  1. Peut-être n’apprécient-ils pas que leur pays devienne un terrain de jeux ou un gigantesque parc d’attractions. Je dis ça …

    Pangloss

    10 septembre 2017 at 17 05 11 09119

    • Oui, personne ne peut accepter que son pays devienne un parc d’attraction. Le tourisme de masse est en effet un véritable cauchemar. Mais ici, les contestataires sont surtout des contestataires professionnels, qui passent d’un combat à l’autre, contre l’Espagne, contre le capitalisme, contre l’islamophobie, contre le sexisme, etc. Ça ne mène nulle part.

      Noix Vomique

      10 septembre 2017 at 20 08 10 09109

  2. Là, je serais très ennuyé si je devais « prendre position », comme on dit, détestant tout autant ces abrutis d’indépendantistes basques que ces connards de touristes…

    didiergoux

    10 septembre 2017 at 17 05 52 09529

    • Oui, il est difficile de prendre position. Ceci dit, je n’ai pas l’impression que les touristes qui viennent au Pays basque soient particulièrement envahissants -nous ne sommes pas ici sur la côte méditerranéenne. Les indépendantistes, qui sont aussi de tristes gauchistes, ont trouvé un nouvel os à ronger; ça les occupe.

      Noix Vomique

      10 septembre 2017 at 20 08 18 09189

    • Ah monsieur Goux vous avez bien raison ! Généralisons, généralisons !
      Etant d’origine insulaire, je ne me prononcerai point sur les « abrutis d’indépendantistes basques », mais je n’en pense pas moins…
      Par contre vous avez mille fois raison de stigmatiser ces « connards de touristes ». Je suis certain que vous êtes particulièrement qualifié puisque, pour porter ce genre de jugement (insulte ?) lapidaire, vous pouvez sans doute vous glorifier de n’avoir jamais, jamais fait de tourisme.
      J’imagine donc que, quand vous évoquez (au hasard) l’auberge du Père Bize, Bernard Loiseau à Saulieu, ou le château auvergnat de Codignat (oui je lis régulièrement et avec un grand plaisir votre journal) il ne s’agit pas de tourisme.
      Parce que sinon, ce serait ballot de se faire traiter de connard.

      MORELLI Patrick

      12 septembre 2017 at 15 03 38 09389

      • Patrick, vous avez été dérangé par les termes à l’emporte-pièce de Didier Goux et je ne vais pas répondre à sa place.
        Il existe sans doute une différence entre le tourisme de masse, tel qu’il est pratiqué à Benidorm, par exemple, et un séjour dans le château de Codignat. Évidemment, il peut être contradictoire de critiquer l’un et de vanter l’autre. Je suis le premier à dire que le tourisme de masse est une horreur; pourtant je reconnais qu’il m’arrive aussi, parfois, de me joindre au troupeau. Je l’assume. Quant à ceux qui manifestent contre le tourisme, au Pays basque et en Catalogne: n’ont-ils jamais été des touristes?

        Noix Vomique

        14 septembre 2017 at 15 03 55 09559

    • On est toujours le touriste d’un autre…

      Skandal

      18 septembre 2017 at 17 05 36 09369

  3. Les programmes des tour-opérateurs sont précis, minutés. Si une ville crée problème, elle est rayée au profit d’une autre, instantanément, surtout avec des clients asiatiques (les plus nombreux) qui détestent le fameux « sentiment » d’insécurité.
    C’est aux municipalités de réguler le flux touristique en canalisant les autocars sur des plateformes de transbordement etc. A pied les touristes sont moins envahissants. Il y a quelque chose à faire.
    Quant aux bateaux-jumbos qui font le grand canal de Venise, on atteint là au niveau de l’horreur si ce n’est même de la provocation.

    Catoneo

    11 septembre 2017 at 17 05 03 09039

    • Catoneo, le sentiment d’insécurité est en effet un frein au tourisme. Il n’est d’ailleurs pas impossible que le terrorisme de l’ETA, en son temps, ait dissuadé les investisseurs et préservé la côte basque du tourisme de masse.

      Noix Vomique

      14 septembre 2017 at 15 03 56 09569

  4. Ne pas confondre touristes et vacanciers. Les touristes viennent visiter et (on l’espère) admirer, se cultiver, rencontrer des gens différents etc. Les vacanciers viennent parce qu’il y a du soleil, des palmiers, la mer.. Ils pourraient aller n’importe où ailleurs. Ce sont les vacanciers qui ne sont pas les bienvenus.

    Pangloss

    12 septembre 2017 at 20 08 40 09409

  5. Le touriste est souvent peu agréable, voire puant, néanmoins il apporte son pognon ce qui semble une raison suffisante pour le supporter…maintenant, le gauchiste déteste l’argent…sauf celui qu’il récupère dans la poche des braves gens pour son usage personnel…
    Amitiés.

    nouratinbis

    20 septembre 2017 at 17 05 41 09419


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