Noix Vomique

Le jeune Miguel de Unamuno

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Les vagues de l’histoire, avec leur rumeur et leur écume miroitante au soleil, roulent sur une mer massive, profonde, infiniment plus profonde que la couche qui ondule sur cette mer silencieuse dont le fond dernier n’est jamais atteint par le soleil. Tout ce que racontent quotidiennement les journaux, toute l’histoire du « moment historique présent », ce n’est que la surface de la mer; surface qui se congèle et cristallise dans les livres et les archives. Les journaux ne disent rien de la vie silencieuse des millions d’hommes sans histoire qui à chaque heure du jour et dans tous les pays du globe se lèvent sur un ordre du soleil et vont à leurs champs pour continuer l’obscure et silencieuse tâche, quotidienne et éternelle, cette tâche semblable à celle des madrépores au fond des océans et qui jette les bases sur lesquelles s’érigent les îlots de l’histoire. C’est sur le silence auguste, disais-je, que le son prend appui et vie: c’est sur l’immense humanité silencieuse que se dressent ceux qui font du bruit dans l’histoire. Cette vie intra-historique, silencieuse et massive comme le fond même de la mer, c’est la substance du progrès, la vraie tradition, la tradition éternelle, bien différente de la tradition mensongère qu’on a coutume d’aller demander au passé enseveli dans les livres et les papiers, les monuments et les pierres.

Ceux qui vivent dans le monde, dans l’histoire, attachés au « moment historique présent », ballottés par les vagues à la surface de la mer où ils se débattent comme des naufragés, ceux-là ne croient qu’aux tempêtes et aux cataclysmes suivis d’accalmies, ceux-là croient que la vie peut s’interrompre et se renouer. On a beaucoup parlé d’un renouement de l’histoire d’Espagne, et si elle a été renouée jusqu’à un certain point, c’est parce que l’histoire jaillit de la non-histoire, et que les vagues sont les vagues de la mer paisible et éternelle. Ce n’est pas la restauration de 1875 qui a renoué l’histoire d’Espagne: ce sont les millions d’hommes qui ont continué à faire comme auparavant, ces millions pour lesquels le soleil fut pareil après qu’avant le 29 septembre 1868, pareils leurs travaux, pareilles les chansons qu’ils chantaient en suivant les sillons des labours. Et en réalité ils n’ont rien renoué, parce que rien ne s’était rompu. Une vague après une vague, ce n’est pas une autre eau, c’est la même ondulation qui court sur la même mer. Grand enseignement que celui de 68 ! Ceux qui vivent dans l’histoire deviennent sourds au silence. Mais, après tout, combien de bouches ont crié en 68 ? Combien ont eu leur vie renouvelée par cette « destruction de l’existant au milieu du tumulte » selon la formule de Prim ? Il l’a répété bien des fois: « Détruire au milieu du tumulte des obstacles ! » Ce turbulent portait au cœur l’amour du bruit de l’histoire; mais si l’on entendit le bruit, ce fut parce que l’immense majorité des Espagnols se taisait: on entendit le tumulte de cet orage d’été sur le silence auguste de la mer éternelle.

C’est là, dans le monde des silencieux, au fond de la mer, plus bas que l’histoire, que vit la vraie, l’éternelle tradition, et dans le présent, non dans le passé mort à jamais et enterré avec les choses mortes. C’est au fond du présent qu’il faut chercher la tradition éternelle, dans les entrailles de la mer, non dans les glaçons du passé qui, dès qu’on veut leur donner vie, fondent, restituant leur eau à la mer. De même que la tradition est la substance de l’histoire, l’éternité est celle du temps: l’histoire est la forme de la tradition, de même que le temps est celle de l’éternité. Et chercher la tradition dans le passé mort, c’est chercher l’éternité dans le passé, dans la mort, chercher l’éternité de la mort. […] La tradition éternelle, voilà ce que doivent chercher les voyants de chaque peuple pour s’élever à la lumière; il faut qu’ils rendent conscient en eux ce qui dans leur peuple est inconscient, afin de le guider mieux. La tradition espagnole éternelle -et qui dit éternelle dit humaine plutôt qu’espagnole, -voilà ce que nous devons chercher nous autres Espagnols, dans le présent vivant, non pas dans le passé mort.

Miguel de Unamuno, L’essence de l’Espagne, « La tradition éternelle », 1895,
trad. de Marcel Bataillon, Gallimard, 1967.

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Written by Noix Vomique

29 septembre 2017 à 9 09 41 09419

Publié dans Uncategorized

3 Réponses

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  1. Superbe. J’admire le travail du traducteur. Encore un auteur inscrit sur la liste « à lire »…

    Claude

    29 septembre 2017 at 10 10 21 09219

    • Claude, L’essence de l’Espagne, qu’Unamuno écrivit lorsqu’il avait trente ans, quelques années avant d’être secoué par une crise religieuse, est un livre parfois âpre, un peu comme les plateaux de Castille. L’extrait que j’ai reproduit est en effet superbe; il a, je trouve, une sensibilité que l’on retrouvera plus tard chez Claude Lévi-Strauss.

      Noix Vomique

      1 octobre 2017 at 18 06 43 104310

  2. A reblogué ceci sur Décadence de Cordicopolis.

    Lebuchard courroucé

    29 septembre 2017 at 13 01 45 09459


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